Christian Degoutte/Une Idée de la poésie XIX

 A Séville

Il y a peu, Christian Degoutte, discrètement, aimait l’Idée de la poésie de Roselyne Sibille (la toute dernière) ; je lui demandai alors s’il accepterait d’être le suivant… Trois semaines plus tard, j’avais un grand sourire à la lecture des mots de Christian : 1. Pas de selfie, 2. Envier le coeur de Lucie, 3. Ecrire c’est déblayer, 4. Le poème comme objet de plaisir… Quatre bornes suffisantes pour cerner le bonhomme, poète privilégiant l’anecdote et le « contrepied à la citation » pour définir sa poésie, poète à l’intègre distanciation, poète du quotidien, dit par lui-même entre les montagnes du matin et les montagnes du soir. Poète au prosaïsme jouissif, offrant en réponse aux raisonneurs le jus joyeux de mots pris devant la porte, façon de parler… OB

 

 

 

Autoportrait ?
L’idée de me faire selfie ne m’ayant jamais effleuré, j’aurais été bien en peine de tracer mon autoportrait, si un voisin, installé depuis cet été dans le quartier, après les politesses d’usage (ce matin 7 novembre 2015) ne m’avait apostrophé : je vous ai vu sur YouTube.
Ah ?! Cette interjection toute intérieure, sans me départir du sourire bête du bon voisin, c’est le surgissement, que je reconnais aussitôt, de deux sentiments contraires :
1) une gêne que je n’arrive pas à dépasser (la pratique du poème est ridicule, impudique, sournoise, perverse, etc.) Le reflex d’autodéfense que je me suis inventé (en vrai piqué à Giorgio Caproni) : euh je suis un écrivain en vers alors…je ne m’en suis jamais servi ; je sais que ce combat est vain : un écrivain fait de vrais livres.
2) une curiosité avide : vous m’avez vu, mais m’avez-vous écouté ? Parce que j’imagine que mon voisin est tombé sur la vidéo, que je n’ai jamais regardée, de mézig diffusée par Guy Ferdinande. Comme si le portrait vrai d’un écrivain en vers devait aussi être sonore, tel cet extrait de Sous les feuilles dit par une voix féminine sur le site de l’éditeur p.i.sage intérieur.
Sur la photo, j’attends Laura. Elle s’est arrêtée, voici quelques dizaines de mètres, pour photographier la devanture pittoresque d’un magasin de robes flamenco. A cette vitrine multicolore, j’ai préféré la foule hivernale qui piétonne dans Séville. Me montre-t-elle, cette photo d’une Laura espionne, tel qu’on me voit ou tel que je me rêve ?

Idée de la poésie

La poésie par l’anecdote :
Remercions la poésie, c’est un art ouvert à tous. Un après-midi d’août (air en feu, volets tirés, pénombre jouissive) à l’heure du café et des biscuits, Tante Lucie, de St Loubès, me donne à lire, pour la sieste, un cahier illustré. C’est son Canzionere, tous ses poèmes inspirés par la naissance de ses petits-enfants, la perte d’une amie, l’éclosion d’une rose, etc. Des poèmes naïfs, pleins d’expressions convenues, à la prosodie simpliste ou scolaire et laborieuse. Le soir, il faut dire ce que j’en pense. Parce que j’en fais aussi (ma femme, sa nièce, lui a sûrement soufflé ça en confidence) ? Surtout parce qu’instituteur, je suis bon juge de l’écrit ( ?!) Je dis à Lucie que ses poèmes sont à la source de la poésie, d’une âme sincère, des trucs comme ça (je ne mens pas : Lucie est une femme généreuse), mais que l’esthétique d’aujourd’hui est différente. Plus tard, je lui envoie du F. de Cornière et du G.L. Godeau. Sûrement elle n’en a rien fait : il était trop tard pour qu’elle cesse d’être une fillette en poésie. Mais je l’avoue : il m’arrive de me sentir plus à l’aise avec les poèmes de Lucie qu’avec bien des pages publiées (les revues sont pleines de futurs prix Nobel). D’envier l’écolière, le cœur de Lucie.

La poésie par des citations :
Michel Merlen cite Reverdy : un poème est donné tout de suite. Je crois le contraire. Je crois qu’on est tellement encombré d’images, d’idées toutes faites, que le poème n’apparait que lorsqu’on a réussi à déblayer des tonnes de scories, de déchets, de poubelles. J’ai le sentiment qu’écrire c’est déblayer.
Bernard Noël affirme que, dans un poème, le son n’a de sens. Intellectuellement, cette phrase, qui fait du poème un objet de raison, est peut-être juste, mais elle m’indigne. Comme si on me refusait une part de la poésie : celle qui s’adresse aux sens. Celle qui fait du poème un objet de plaisir, d’ivresse.
La différence entre la musique et le langage réside avant tout en ce que nous cherchons à établir un rapport esthétique avec la musique (elle doit nous « plaire ») alors que notre rapport avec le langage est surtout d’ordre sémantique (nous cherchons à le comprendre). Il y a longtemps que j’ai relevé cette phrase ; dans quel bouquin, je ne sais plus. Sur l’instant, elle illuminait le poème. Je n’en suis plus si sûr.

Poème inédit :

L’invitation

L’explosion photographiée d’un vieux cerisier
c’est le bas de l’azur déchiré par le premier
feu du matin – un nuage qui dure –

Pincée à l’ourlet par un pli de la montagne
la robe d’une mariée laissée au loquet
de l’air – quelque chose qui éclaire toute
la respiration – fait courir pour se glisser
nu dans cette ampleur – puisqu’on le doit – le corps
dansé à l’intérieur par chaque respiration –

Derrière la vitre souillée du bus scolaire
une fillette accompagne des yeux le vieux
cerisier flottant sur les lointains bleus du fond
du ravin –

Chalmazel – St Georges-en-Couzan

Bio-bibliographie :

j’habite à quelques pas de la Loire. Pile entre les Montagnes du Matin et les Montagnes du Soir. Sur les marches tantôt du Forez, tantôt du Beaujolais…

Derniers titres parus :
Trois jours en été, L’escarbille, 2002
Henry Moore à Nantes, Wigwam, 2002.
Voyage avec un vélo à travers le Forez pour aller chez Laura, Polder / Décharge, 2003.
Poètes d’aujourd’hui en Rhône-Alpes (Maison de la Poésie Rhône Alpes – Le Temps des Cerises), 2005.
La poésie de A à Z, par Jacques Morin, Rhubarbe, 2010
Il y a des abeilles, nouvelle édition, éd. Le Pré Carré, 2012.
Des oranges sentimentales, éd. Gros Textes, 2013.
Sous les feuilles, éd. P.i.sage intérieur, 2013.
Jour de congé (avec des images de Jean-Marc Dublé) éd. Thoba’s, 2015

Chronique régulière « En Salade » dans la revue VERSO (Lyon)

contact : degoutte.christian@wanadoo.fr

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Roselyne Sibille/ Une Idée de la poésie XVIII

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Roselyne Sibille est quelqu’un de discret. Je la vois depuis des années lors de Trace de poète à L’Isle-sur-la-Sorgue, mais nous nous sommes réellement parlés il y a peu ; c’est parfois ainsi… Sans doute, sa réserve n’y est-elle pas pour rien.

Cette réserve qui donne le ton de sa poésie, une poésie de l’écart, une poésie qui entend toucher le coeur des choses par le biais inattendu.

Roselyne Sibille nous convie à ce que d’aucuns nommeraient rêverie ; acceptons le terme en lui adjoignant la force du sentiment, de la pierre et du vent pour tenir sans ambages avec elle une discussion des plus concrètes, sur le sens du chemin… OB

 

Autoportrait

Voilà comment elle est :
renaissante aux prairies
glissant avec les nuages
en arrêt tête levée
éblouie de rossignols

Non, voilà comment elle est :
creusant la nuit avec les ongles sous la peur
à la dérive entre ses tempes
sans appui et sans mots

Non, voilà comment elle est :
jubilante  curieuse picorant l’inconnu
la couleur des kumquats

Non, voilà comment elle est :
recouverte de boue
rongée par le réel
minuscule  sans socle

Non, voilà comment elle est :
fille des moissons
attentive aux sources
sans regard en arrière

Non, voilà comment elle est :
les pieds bétonnés
face au désertique
disparue et muette

Non, voilà comment elle est :
renaissante du rien
inventant des parenthèses
dans un véhicule à venir

Non, voilà comment elle est :
écorce retournée  exsangue  millénaire

Non, voilà comment elle est :
Abasourdie  à genoux devant l’enfant
espérant l’alphabet et le matin

Non, voilà comment elle est :
Démaillant le filet
esquivant  en apnée  solitaire et sauvage

Tu la vois et tu ne la connais pas

 

Idée de la poésie

La poésie est pour moi un angle de respiration avec le réel, une façon de vivre, de regarder et d’aborder la vie qui la rend moins frontale, plus vaste, plus ouverte, plus dense. Ainsi chaque attitude, et chaque expression artistique peut, ou pas, être poétique.

La poésie n’est évidemment pas dans la forme, elle est dans cet écart avec le connu, l’attendu, la description. Les mots permettent la cristallisation de cette expression créative. Ils offrent un aperçu de l’univers poétique de chacun. Ils sont comme sa voix, particulière.

La poésie permet de dire ce qui est extrêmement difficile à dire et qu’on ne pourrait exprimer aussi bien en prose. Elle n’est pas dans l’enrobage du discours, elle n’analyse pas et va souvent vers l’essentiel. Grace à son décalage, son mystère, elle percute plus vite et plus exactement. Elle touche ailleurs en nous, comme la danse, la musique, la sculpture…

Puisque jamais on ne pourra montrer le tout, la poésie éclaire un instant, creuse, décape, révèle un fragment, une ombre, un reflet, un abîme. Une image, un mot placé justement là, une association inouïe provoquent un choc fructueux que rien d’autre n’aurait pu produire dans l’esprit. L’écho d’un poème peut durer longtemps, nous affiner, nous enrichir.

Chaque humain, et bien sûr chaque auteur, porte en lui une ou plusieurs énergies. Je ressens dans mon écriture comme des voix diphoniques : l’une subtile, délicate, souvent minimale, et l’autre intense, venue de je ne sais quels tréfonds de l’être. Elles m’habitent et se manifestent dans des poèmes très différents et complémentaires les uns des autres. Ces voix m’étonnent, m’intéressent. Je tente de les déployer. En voici deux exemples, extraits du recueil « Ombre monde » :

J’habite entre deux ombres dont je cherche le nom

Je voudrais savoir leur parler comme les papillons
connaître le chant des plumes qui s’appuient sur le vent
m’approcher de la fête
devenir liseré
me pencher dans l’échancrure de la lumière

***

Son ombre marche vers moi
harassée
harnachée de becs

Une ombre lasse de marcher

Elle s’est allongée sur le versant de la nuit
enserrant le chuintement bleu des lichens
et un tigre fou

L’ombre a roulé sur elle-même
avalant le chant des serpents
dans les moissons violines

A glissé vive au creux d’un puits
avec les corbeaux indécis
aux yeux glacés

(Extraits de Ombre monde – Editions Moires (Collection Clotho – 2014)

 

 

Poème inédit

Dans une boule de rubans déchirés
nous suivons parfois
du bout du doigt
comme on déchiffre
en tâtonnant
les lignes emmêlées

Nous prenons le temps
mains appliquées
à comprendre un nouage
la danse entre les signes d’un alphabet étrange
qu’on invente en avançant
entre les vides et l’incertain

Elles sont ainsi les caisses fragiles
où l’on peut abriter
le temps d’un souffle
des bribes de secrets

Quand nous sortons
la lumière est plus douce
les collines apaisées

Nous reposons la boule d’enfance
légère  dense
et gardons l’incompréhensible
chiffonné au cœur

 

 

Bibliographie

2001 – Au chant des transparences, lavis de Bang Hai Ja, Éd. Voix d’encre
2005 – Versants, préf. Jamel Eddine Bencheikh, Éd. Théétète (avec le concours du CNL)
2006 – Préludes, fugues et symphonie, Éd. Rapport d’étape (Librairie française de Venise)
2007  – Tournoiements, Éd. Champ social
2007 – Un sourire de soleil, Éd. bilingue (franco-japonaise) parue au Japon. Photogr. Hélène Simmen, trad. Masami Umeda
2009 – Par la porte du silence, recueil trilingue (français-anglais-coréen), co-éd. Musée Gyeomjae Jeongseon / Centre Culturel Toji, publié en Corée du Sud. Peintures Bang Hai Ja, trad. de Michael Fineberg et Moon Young-Houn
2010 – Lumière froissée, encres de Liliane-Ève Brendel, Éd. Voix d’encre
2011 – Implore la lumière, peintures de Sylvie Deparis, Éd. SD (Bibliophilie)
2012 – L’appel muet, Éd. La Porte
2012 – Dans le vide murmurant des silences, gravures Hélène Baumel, créations de verre Laurence Bourgeois (Bibliophilie)
2013 – La migration des papillons, Éd. La Porte (co-auteur Sabine Huynh)
2014 – Ombre monde, Ed. Moires (avec le concours du CNL)
2014 – Chaque jour est une page, Éd. La Porte
2014 – Prière à l’esprit de l’arbre, gravures Brigitte Pérol (Bibliophilie)
2015 – Les ombres dansaient, gravures de Yannick Charon (Bibliophilie)
2015 – Un chant pour la terre, gravures et gaufrages de Yannick Charon (Bibliophilie)

PUBLICATIONS EN ANTHOLOGIES
2002 – Éclats de Corée, Éd. Tarabuste – Anthologie Triages (avec le concours du CNL)
2012 – Pas d’ici, pas d’ailleurs : Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Éd. Voix d’encre

PUBLICATIONS EN REVUES (Poésie et récits de voyages)
Recours au poème, Bacchanales, DiptYque, Terres de femmes, Levure littéraire, Terre à ciel, Pratilipi, Asymptote, Poetry at Sangam, Incertain regard, La Main millénaire, Ce qui reste, Culture coréenne, 17 secondes, Qantara…

CO-CREATIONS
De nombreuses co-créations avec des peintres, des plasticiens, musiciens, compositeurs, danseurs, comédiens (livres d’artistes, installations, gravures, sculptures, composition musicale et peintures manuscrites) : Bang Hai-ja, Florence Barberis, Lakshmi Bories, Hélène Baumel, Laurence Bourgeois, Liliane-Eve Brendel, Yannick Charon, Sylvie Deparis, Maïté Erra, Keun Eun-dol, Mireille Laborie, Christine Le Moigne, Dominique Limon, Estelle Meyer, Brigitte Perol, Christian Sakharov, Youl.

TRADUCTIONS (de l’anglais)
* Parues dans la revue Terre à ciel (Rubrique Voix du monde) : Zoe Skoulding, Arjun Chandramohan Bali, Priya Sarukkai Chabria, Sampurna Chattarji, Bill Herbert, Meena Kandasamy, Karthika Naïr,  Anupama Raju, Koyamparambath Satchidanandan, Raphaël Urweider
* « Desh : un voyage de création » écrit par Karthika Naïr – Ed. MC2 (Grenoble)

LECTURES MUSICALES
Elle propose des lectures musicales de ses recueils de poèmes avec le violoncelliste Christian Sakharov, ou la multi-instrumentiste Nadia Gamberini.
Versants (Editions Théétète – 2005)
Tournoiements (Editions Champ social – 2007)
Lumière froissée (Editions Voix d’encre – 2010)
L’instant tient le poème dans le creux de sa main (Création 2013)

LECTURES MISES EN SCENE
Décembre 2010 Poetry Connections (Festivals de Poésie – Chennai et Pune – Inde)
Janvier 2011 Un éternel en mouvement : « Poésie dansée » par Lakshmi Bories (Alliance française – Pondichéry – Tamil Nadu – Inde)

EXPOSITIONS PERSONNELLES
29 octobre au 5 décembre 2009 – Par la porte du silence, 26 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Bang Hai Ja (Toji Foundation of Culture – Wonju – Corée du Sud)
22 décembre 2009 au 7 février 2010 – Par la porte du silence (Gyeomjae Jeong Seon Memorial Museum – Séoul – Corée du Sud)
14 janvier au 21 janvier 2011 – Livres de dialogue créés avec Youl (Alliance Française – Pondichéry – Inde)
27 juillet au 3 août 2011 – Entre racines et lumière, une danse, 13 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Sylvie Deparis et 23 « Poésies graphiques » de Roselyne Sibille, accompagnées de poèmes courts traduits en coréen par Moon Young-Houn (Toji Foundation – Corée du Sud)
23 novembre au 10 décembre 2011 – Poésie vivante : co-créations avec 10 artistes – (Médiathèque Ouest-Provence – Miramas – Bouches du Rhône)

EXPOSITIONS COLLECTIVES
Mai 2009 – Expositions de livres d’artistes et peintures manuscrites réalisées avec Youl au Musée Départemental de Gap – Hautes-Alpes
29 mai au 15 juin 2009 – Expositions de peintures manuscrites réalisées avec Youl pour la manifestation Trace de Poète – L’Isle-sur-la-Sorgue – Vaucluse
14 mai au 23 juillet 2011 – Des artistes et des livres : le climat de l’artiste – Médiathèque Ceccano – Avignon – Vaucluse

RESIDENCES D’ECRITURE
2009 et 2010 : résidences d’écriture sur l’invitation de l’Association Païolive
(Les Vans – Ardèche – France)
Septembre/Octobre 2009 : résidence d’écriture en Corée du Sud
(Centre Culturel de la Fondation Toji à Wonju)
Décembre 2010/Janvier 2011 : atelier de traduction poétique avec Literature Across Frontiers (Tamil Nadu – Inde) suivi d’une résidence à Pondichéry
Juillet/Août 2011 : résidence d’écriture en Corée du Sud
(Centre Culturel de la Fondation Toji à Wonju)

Traduite en onze langues.

 

 

contact : roselynesibille.mail@gmail.com

 

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Mick Stern/Une Idée de la poésie XVII

Mick Stern est le troisième poète américain que nous fait découvrir Christian Garaud. Je retrouve chez Mick Stern une question qui me traverse, celle du tout et du parcellaire, du grain de sable et de l’agrégat. Etre infime et part du Grand tout, être si peu et tout en même temps… N’est-ce pas dans ce paradoxe poético-philosophique que réside notre plus belle vérité ? A mon sens, oui !
Olivier Bastide

 

Autoportrait

J’avais 18 ans en 1968 et je ne m’en suis jamais remis. Je n’ai jamais
voulu m’en remettre. C’est l’année où j’ai appris à quel point est
fragile la réalité. Les molécules dont je suis fait se contentent
d’improviser autour d’un thème, et je peux improviser moi aussi. Je
peux marcher autour de la plus haute montagne, voler au-dessus de la
mer la plus profonde. Je suis riche en Inde, intrépide en Suisse, et
sobre au Danemark. La seule difficulté, c’est d’avoir à me transporter
chaque jour, tous les jours, où que j’aille. Jusque dans mes rêves, il
faut que je me traîne dans la rue, en faisant semblant de ne pas voir
les regards des inconnus et les visages des amis qui ont cessé de
vivre. J’écris pour de nombreuses raisons. Hier, j’ai écrit parce
qu’il y avait du soleil. Aujourd’hui, j’ai écrit parce qu’il pleuvait.

 

Idée de la poésie

Les arts et les sciences sont tous des moyens de réfléchir sur la
manière de mettre de l’ordre, de séparer le bon grain de l’ivraie, de
trouver des schémas et de créer des catégories. Par exemple, il nous
faut une catégorie appelée “chaise” pour éviter d’être effrayé ou
perplexe chaque fois que nous voyons une nouvelle sorte de chaise.

Notre survie dépend de notre capacité d’organiser dans notre cerveau
le chaos du monde phénoménal. La musique et la danse nous révèlent de
nouveaux modèles de perceptions auditives et de mouvements du corps.
Ce désir de mettre de l’ordre est notre seule défense contre le risque
d’être submergé par les informations transmises jour et nuit par nos
sens. Et l’ordre trouvé échoue s’il ne réfléchit quelque sorte de
vérité.

La poésie est une façon de penser selon une autre logique, celle que
forment rêves, accidents, hasard et intuition. Dans les poèmes, il y
a, à des degrés divers, une tentative pour créer une nouvelle sorte
d’ordre qui ne peut être trouvé dans la linéarité des récits. La
poésie est l’incubateur de la subjectivité et de l’empathie. Pour lire
et écrire, il faut être capable de changer, de se dépasser.

Aujourd’hui, le monde est généralement hostile à la vérité qu’offre la
poésie parce qu’elle n’embrasse le dogme, ni n’augmente les profits,
de personne.

 

Poème inédit

La marche du danseur
J’adore voir un danseur marcher
sur une surface ordinaire
hors scène et hors service
Gracieux même quand il pousse un caddy
le corps spontanément
devient si détendu si léger
que la pesante loi de gravité
semble n’être qu’une rumeur
La terre tourne sous les pieds du danseur
La lune et autres satellites
ajustent leurs orbites
Tout cherche sa place de nuit
Le danseur, de retour chez lui,
coupe des tomates en tranches et fait frire des oignons
debout dans la cuisine
comme un héron faisant une pause entre le rivage
et le soleil couchant.

 

Bio-biblio

Mick Stern est né en 1950 à Columbus, dans l’état de l’Ohio
(Etats-Unis). Il a obtenu son doctorat en 1999 à New York University
avec une thèse sur la poésie anglaise de la Renaissance. Pendant de
nombreuses années, il a partagé son temps entre deux professions:
gestionnaire du web pour le Comité pour la Protection des
Journalistes, et professeur adjoint de “script writing” (écriture de
scénarios) à la New York University.

Il a écrit trois livres de poèmes: “Of All Places”(2008, Maria
Flophaus), “Fifty Thousand” (2006, Maria Flophaus), “The Chicken’s
Guide to Crossing the Road” (2012, TheWriteDeal). Il a aussi publié un
livre de nouvelles: “Get Out of Town” (2011, TheWriteDeal).

Il a collaboré avec le metteur en scène Len Dell’Amico à la rédaction
du scénario d’un film indépendant: “Welcome to Dopeland” (2005, Bird
Song). Sa courte pièce de théâtre: “Audience” a été retenue comme
finaliste au “Samuel French Short Play Festival” en 2008.

Mick Stern écrit des chansons et fait des dessins humoristiques. C’est
aussi un maître dans l’art de remettre au lendemain.

courriel : mailto:pitango@rcn.com

Idée de la poésie XVII (traduction de Christian Garaud)

Self Portrait

I was 18 in 1968 and never recovered. Never wanted to recover. That’s
the year when I learned how fragile reality is. The molecules that I’m
made of are just improvising on a theme, and I can improvise too. I
can walk around the highest mountain, fly over the deepest sea. I am

rich in India, fearless in Switzerland, and sober in Denmark. The only 
problem is that I have to carry myself every day, all day, wherever I 
go. Even in dreams I am dragging myself down the street, ignoring the 
stares of strangers and the faces of friends who are no longer living. 
I write for many reasons. Yesterday I wrote because it was sunny, 
Today I wrote because it rained.

 

On poetry

All the arts and sciences are ways of thinking about order, of 
separating the wheat from the chaff, of finding patterns and creating 
categories. For example, we need a category called « chairs » so that 
we’re not frightened or baffled every time we see a new kind of chair.

Our survival depends on organizing the chaos of  the phenomenal world 
in  our minds. Music and dance teach us new patterns of auditory 
perception and physical movement. The desire for order is our only 
defense against being overwhelmed by the information transmitted by 
our own senses day and night. And this order must reflect some kind of 
truth, else it will fail.

Poetry is a way of thinking in a logic that is shaped by dreams, 
accidents, chance, and intuition. Every poem, to some degree or other, 
is an attempt to create a new kind of order that is not found in 
linear narratives. Poetry is the incubator of  subjectivity and 
empathy.  Reading or writing it requires the capacity to change, to 
stretch yourself.

Today much of the world is hostile to the truth of poetry, because it 
does not reaffirm anybody’s dogma or increase anybody’s profits.

 

Dancer Walking

I love to see a dancer walking
on ordinary terrain,
off-stage and off-duty
Graceful even pushing a grocer’s cart,
the body without instructions
becomes so loose and light
that the law of gravity
seems only a rumor
The earth turns under the dancer’s feet
The moon and other satellites
adjust their orbits
Everything seeks its night-place
The dancer, now at home,                       
chops tomatoes and fries onions,
standing in the kitchen
like a heron paused between the shore
and sunset.

 

Bio-biblio

Mick Stern was born in the US in 1950. He received a PhD from
New York University in 1999, in Renaissance English poetry. He spent
many years dividing his time between two jobs–web manager at the
Committee to Protect Journalists and adjunct professor of script
writing at New York University’s film school.

He has written three books of poetry: Of All Places (2008, Maria
Flophaus), Fifty Thousand (2006, Maria Flophaus), The Chicken’s Guide
to Crossing the Road (2012, TheWriteDeal). Also a book of short
stories: Get Out of Town (2011, TheWriteDeal )

He co-wrote the screenplay for the indie movie Welcome to Dopeland
(2005, Bird Song) with director Len Dell’Amico. His short play
Audience was a finalist at the 2008 Samuel French Short Play Festival.

Mick Stern draws cartoons and writes songs. He is also a master of the
art of procrastination.

 

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Babel/Artedanza

Lors du gala du Centre de danse Artedanza, Elena Berti a présenté en introduction au spectacle Babel, du 7 juin 2014, un tableau chorégraphié bâti autour d’un fragment poétique qu’elle m’avait commandé. Ce fragment, traduit en de multiples langues, je l’avais mixé suivant ses voeux. Un beau cadeau émouvant que de voir et d’entendre…

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Poème de la pluie

Peinture originale/Elena Berti

Peinture originale/Elena Berti

Il pleut ce matin, interminablement. J’ai le temps. S’imposent les mots, l’écriture. Ce Poème de la pluie sera le premier d’Elémentaires, recueil poétique à écrire sur les quatre éléments aristotéliciens.

Poème de la pluie

Il pleut c’était annoncé il pleut je l’ai d’abord entendu j’ai ouvert les volets de la chambre ceux de la terrasse ceux de la cuisine essuyé les pattes du chien

J’ai mis des sabots de caoutchouc pour aller lui ouvrir le portail sa voiture a roulé dans la flaque traditionnelle les yeux ouverts j’ai retraversé le jardin pensant tout haut mes premiers mots d’un poème de la pluie

Bien sûr je les ai immédiatement oubliés mais j’en ai empruntés d’autres qui étaient là

J’avais lu dès le réveil ceux d’une amie évoquant l’éternité de la pluie la pluie qui ce matin tombe régulière douce fraîche pleine semblant résolue à ne jamais finir

Mais ce n’est qu’une idée une simple idée une pure idée peut-être à l’origine du Déluge idée enfouie dans notre tréfonds mémoriel substrat d’humanité mêlant la bête le sang l’amour les mots

Il pleut à n’en plus finir je sais comme tout un chacun qu’il n’en est rien il pleut à n’en plus finir et l’eau coule sur ma peau je la sens dans mon dos sur mes mains mes chevilles l’eau coule bruit ruisselle densifie le vert des feuillages et de l’herbe

Le sentiment insiste devient têtu il pleut de toute éternité il pleut toute une éternité toute une éternité de pluie s’écoule et retourne au cœur de toute terre en notre cœur commun battant le temps et l’âme

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Recours au poème/Trois textes « américains » !

 Reçus de l’éditeur numérique Recours au poème, par les bons soins de Mathieu Baumier sur le conseil amical de Béatrice Machet : Avec vous ce jour-là/Lettre au poète Allen Ginsberg de Sabine Huynh, Tony’s blues de Barry Wallenstein et Vent sacré de Béatrice Machet. Trois livres atypiques dont le point commun évident est l’Amérique.

Ginsberg
Sabine Huynh use du prétexte de la « lettre à » (Quelle lettre !), pour écrire d’un même élan un témoignage et une biographie pleins de sentiment, d’émotion. Que l’on connaisse ou non Allen Ginsberg serait presque indifférent tant la force du texte réside dans la parole même de l’auteur,  dans sa capacité à dire, dans sa manière de dire, plus encore que dans ce qui est dit.

« L’écriture devrait être don de soi » écrit Sabine Huynh, dont la force est précisément dans ce geste, acte d’intimité immédiate, absolue.

TonysBlues

Barry Wallenstein, traduit par Maryline Bertoncini, met en scène en 16 poèmes Tony, ombre de personnage urbain, ombre car plus silhouette que personnage authentique. « Tristesse dans la salle de bain », « Je ne veux pas obéir/ni écouter les bruits qui courent », « t’es un crapaud terne Tony/dans un reste de ragout », ou encore « Tony, tu sais faire les soustractions ? », « une leçon apprise dans la fièvre/est un stigmate à jamais ». On ne perçoit Tony qu’au travers de bribes quotidiennes, quelques échos à distance et proximité mêlées de nos propres vies. Simple et direct, dérangeant car étrangeté et banalité se conjuguent dans ces poèmes qui pourraient ne pas en être.

Octobre14_02Pour finir, Béatrice Machet et Vent sacré. Vent qui court au fil de treize chants, les chants de treize poétesses amérindiennes qui se découvrent chronologiquement. Treize chants écrits en américain, car même s’il est dit la volonté de ces femmes d’exprimer aujourd’hui un lien intime à une culture disparue, par là d’en permettre sinon la résurgence tout au moins un écho, leur poésie emprunte la langue des blancs. Cet emprunt est obligé, mais n’oblitère en rien le sacré dont le cri ne peut se donner en citations, mais doit se lire dans le fil intégral des textes, par respect. Je me souviens de lectures partagées avec Béatrice Machet dans le cadre du Scriptorium de Marseille ; je me souviens de son cri qu’elle poussait inévitablement à un moment ou à un autre, cri authentique en décibels concrets. Ce recueil est un beau cri, en forme d’offrande, en guise de mémoire, en refus de tous les mépris.

Trois livres à part,  trois livres pièces du puzzle américain. Secouons-les et écoutons !

http://www.recoursaupoemeediteurs.com/

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Geneviève Bertrand /Poème inédit

Cet automne, une chute, le crâne contre le sol, la soudaine apparition de l’autre côté possible, puis le retour.

Merci à Geneviève Bertrand pour son poème, écrit en pensant au tableau de Picasso.

Carré bleu sur fond rose

Choc du crâne sur la pierre
Éblouissement de la douleur
Le son creux
en écho durant les nuits
longtemps

Bleuie
Cassée
Défigurée

Carré bleu sur fond rose
Sourire ébréché
Picasso ou cauchemar

Pas visible le visage
Si ce n’est de nuit
Fondu au noir du ciel
Retenu à la parole silencieuse

Les os se souviendront
Les chocs impactés sur le corps le vide du déséquilibre
Gravé dans la structure profonde
ce quelque chose comme une mort temporaire
suspendue

Une mise en alerte désormais inscrite

Pieds liés retenus à la pierre du chemin
Rocher en travers
posé en héritage à l’insu du plein gré de chacun

Malaise intime sécrété dans les tissus
De longue date

Alors
Ne pas a-gréer
Se délier des mémoires
du phagocytage familial
soigneusement embobiné au fil de la culpabilité
Cocon solide Fabrication maison

Faire face

Affronter l’orage
Éclairs et foudre
Ainsi le père de l’Olympe

En prendre plein la figure
Écumes et embruns

Ne pas être otage
Mais nouveau visage
A découvert

En creux dans le visage désormais
Ce qui était derrière
Ce qui demeurait caché non dit
Ce qui couvait

Crever l’abcès qui gonfle la joue
insomnise les nuits
ravage la dent
refuse de mordre à la vie
Soigner le mal à la racine

En-visager
le pire la rupture la cassure la mise au banc

et pourquoi pas le meilleur…

Pouvoir rire à pleine dents
Pas de pensée à l’arrière
mais lessiver en famille
à la javel au détergent
ænettoyer les mémoires les images en miroir

Haute trahison dit le songe échappé des draps 
Impossible si plus de tribunal
si pas d’aînée-ide ni odyssée

La voyageuse rentre chez elle
en paix
Elle danse aux rivages de l’intime et du ciel

Croyances brisées comme noix sous la pierre
Seulement la brise du soir sous le tilleul

Solitaire l’étrangère en sa famille
De passage
Traversée des lieux et des regards
Amour quand même
Renoncer à la clarté
Manger la solitude

Être l’hôte de sa vie

Geneviève Bertrand
Oct 2014

Dépositions, le blog d’Olivier Bastide

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Gil Fagiani, Idée de la poésie XVI, dans le New-York Times

Gil Fagiani par David Gonzalez/The New-York Times

Quelques jours après la mise en ligne de l’Idée de la poésie de Gil Fagiani, Christian Garaud me fait part d’un article sur Gil dans le New-York Times, sans doute une gazette de quartier… Toujours par fainéantise, et profiteur, je lui demande s’il veut bien me le traduire, ce qu’il accepte bienveillamment… OB

Article de David Gonzalez sur Gil Fagiani publié dans le New York Times du 17.2.14. Pour lire le texte original en anglais, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

http://www.nytimes.com/2014/02/17/nyregion/a-poet-mines-memories-of-drug-addiction.html?ref=nyregion

 

Un poète puise dans ses souvenirs de toxicomane

 

Gil Fagiani sort un exemplaire de « White Lightning », un tabloid jauni de 1972 dont les pages fragiles déclarent la révolution. A l’intérieur, il m’indique du doigt un article polémique dont il est l’auteur et qui a pour titre « Drogue et racisme ». L’article décrit comment, accro à l’héroïne, il a été arrêté dans un immeuble de East Harlem,  puis relâché par la police avec un avertissement parce qu’il appartenait à la classe moyenne blanche, alors que son  soi-disant contact,  un ancien détenu portoricain, a été déshabillé, arrêté et battu.

 

Il me raconte cette histoire dans sa salle-de-séjour de Queens, à Long Island City, d’où on peut presque voir les rues d’East Harlem où il était un drogué à la fin des années 60. A l’époque, il a fait bien des choses : il a été diplômé d’une école militaire, organisateur communautaire, gauchiste et drogué. Maintenant, à 68 ans, c’est un survivant.

 

Ce passé difficile est loin, mais il persiste dans la mémoire. Il est une source d’inspiration pour des poèmes en vers libres où Gil Fagiani reproduit les rythmes de la lutte et de la vie de rue qui, espère-t-il, toucheront les gens mieux que ses écrits politiques ne pouvaient le faire. Cet article de journal de 1972, dit-il fièrement, est devenu « Tout juste sorti de prison », poème qu’un périodique vient d’accepter de publier.

 

« En prose », dit-il, « le texte était didactique. La forme poétique lui donne de la force. Je sens que la poésie peut toucher les gens plus fortement que l’essai parce qu’elle fait naitre des émotions. J’ai confiance en moi et j’essaie d’être honnête. On ne change pas les gens avec des discours politiques ».

 

Il a remarqué ces dernières semaines la vague d’émotions et d’opinions qu’a suscitée la mort par overdose très médiatisée de l’acteur Philip Seymour Hoffman. Comme tant d’autres, il voit dans cette mort une mise en garde, en même temps qu’une leçon susceptible de tirer de leur aveuglement d’autres drogués à cause de la célébrité de cet acteur.

 

En même temps, il comprend le frisson et l’attrait qui précèdent la chute parce qu’il les a éprouvés dans sa propre vie. Reflètent cette séduction certains de ses poèmes où des jeunes gens surexcités se sentent invincibles, ou au moins indifférents au danger. Ce que d’autres voyaient comme surréel, ou simplement criminel, était pour lui la vie de tous les jours.

 

Pendant une bonne partie de sa vie d’adulte, après s’être débarrassé de son addiction, il a travaillé dans un hôpital psychiatrique du Bronx, et il a ensuite dirigé à Brooklyn un centre de réhabilitation pour toxicomanes.  C’est plus tard, quand il avait la quarantaine, qu’il s’est mis à écrire des poèmes. La chose n’a pas été facile avec son travail à temps plein.

 

« J’étais un spécialiste des abus de stupéfiants », dit-il. « Il y avait une contradiction entre ma profession et mon désir d’être honnête dans mes écrits. Il y a cette liberté dont vous jouissez en poésie. Dans mon poème « Crossing 116th Street », j’ai écrit sur ce mélange de drogues,  sur le fait d’être  si excité, et dans un état de bien être presque parfait. J’ai aimé les drogues. Au commencement. »

 

Evidemment, les choses ont changé. Il a changé. Un séjour de 14 mois dans un centre de thérapie (portant, de façon prémonitoire, le nom de « Logos », le mot grec pour « parole ») l’a mis sur un nouveau chemin en 1969. Avec le temps, il a exploré ses racines italiennes et appris qu’un oncle, Cesare Fagiani, avait été en Italie un poète estimé. Il a découvert que Cesare, et son père, et sa femme avaient tous été des poètes écrivant, la plupart du temps, dans le dialecte de Luciano, leur ville natale. Ils appartenaient, dit-il aussi, à la tradition des poètes qui écrivent pour les gens du peuple.

 

« Ce n’était pas des poètes venant d’un milieu littéraire, ni d’une classe privilégiée. Ces villes en Italie étaient leur propre univers. Elles avaient leur propre langue. Quand j’ai demandé à quelqu’un mon chemin pour aller dans la rue portant le nom de mon oncle,  l’homme a récité un de ses poèmes « .

 

Quand Gik Fagiani s’est tourné vers la poésie dans les années 90, sa source d’inspiration est devenue les gens et les lieux d’un passé allant de son éducation d’enfant de classe moyenne du Connecticut à sa vie de clochard à East Harlem, et sa renaissance dans le Bronx. Un de ses recueils de poèmes couvre les 12 années passées comme aide dans le Centre Psychiatrique du Bronx. Un autre a pour titre « A Blanquito in El Barrio » (« Un Jeune blanc à El Barrio »). (El Barrio est le nom espagnol d’East Harlem).

 

Il a pris sa retraite il y a quelques années et consacre davantage de temps à son travail d’écrivain, de traducteur et de chercheur. Il s’intéresse en particulier à la vie de Vito Marcantonio, un socialiste radical italo-américain qui a été député d’East Harlem à la Chambre des Députés. Il ne cherche pas à marquer des points dans le milieu littéraire. Il préfère toucher les gens du commun.

 

« J’ai découvert une vocation pendant ma convalescence : celle d’aider les gens. Je ne fais plus tellement de politique à l’heure actuelle. Mon engagement passe dans mes poèmes. Je suis prêt à prendre le risque et à faire confiance au lecteur. Je m’intéresse aussi davantage à donner un sentiment de dignité aux gens que la société voudrait considérer comme le rebut de l’humanité. Eux aussi sont des êtres humains. La raison pour laquelle ils sont devenus des toxicomanes est complexe ».

Traduction : Christian Garaud

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Gil Fagiani/Une Idée de la poésie XVI

Fagiani devant Maiella(Gil Fagiani devant Maiella)

Gil Fagiani est un poète américain d’origine italienne que je découvre par l’entremise de Christian Garaud. Notre ami poète, auteur des Pommes clochards recueil par lequel je l’ai lu pour la première fois, reprend du service comme passeur, amoureux de poésie et traducteur après une première tentative avec Katrinka Moore.

Je ne connaîtrais pas Gil Fagiani sans Christian. Gil Fagiani, en apparence, loin de mon écriture et pourtant… Ce poète conçoit la poésie insérée, incrustée dans la vie, dans sa vérité, dans ses miasmes, dans ses bières sujettes à toutes les homonymies, dans tous les lexiques. Sa poésie est bousculade et académisme ; elle est le verre et la déglutition, en cela, sa beauté ; une découverte authentique !

Olivier Bastide

NB : Le texte français est traduit par Christian Garaud

AUTOPORTRAIT, 1968

  Des boucles de cheveux noirs s’échappant d’un chapeau vert Kangol dont les cigarettes ont brûlé le bord.   Une peau couleur de jaunisse avec barbiche et moustache pareilles à des faucheux.   Une chemise avec des taches de vin une fermeture éclair de braguette coincée des talons à bout de course.   Dans le portefeuille de la poche arrière : reçu du mont-de-piété, appel sous les drapeaux, assignation à comparaître pour non respect des passages cloutés.   Des yeux compressibles grands comme des jetons de poker ou minces comme des fentes pulpeuses.

 

 

Mon idée de la poésie

  Quand j’ai habité East Harlem dans les années 60, j’ai été frappé par la façon énergique et créative dont les jeunes parlaient dans ce quartier pauvre de la partie supérieure de Manhattan : c’était un mélange d’anglais et d’espagnol, de langue familière et d’argot. Alors que leurs conditions de vie matérielles étaient très difficiles, ils parlaient de façon dynamique. Leurs voix ont rendu plus vif l’intérêt que j’ai porté toute ma vie à l’expressivité de la langue parlée. C’est maintenant, après avoir travaillé quarante ans dans les services sociaux, que je me rends compte que ces voix, que j’ai entendues autrefois, exercent l’influence la plus importante sur mon esthétique de poète. Je pense aux échanges ordinaires entre les gens. Je tente de donner une nouvelle forme à ce que j’observe, ce que je perçois, pour le mettre en relief et le rendre aux gens de la rue – pas seulement à un public amateur de littérature. La poésie est une manière forte et concentrée de communiquer. Pour moi, elle représente la possibilité de transmettre la complexité d’une expérience plus intensément qu’en utilisant d’autres formes d‘expression verbale. Bien que j’essaie de respecter toutes les traditions poétiques, y compris celles de l’avant-garde, je tiens à une forme de communication facile d’accès. J’éprouve une de mes plus grandes satisfactions lorsque quelqu’un s’approche de moi pour me dire : « Je ne connais pas grand chose à la poésie, mais j’ai vraiment été ému par ce que vous avez écrit ».

Poème inédit

 

PRUNEAUX SECS ET BISCUITS TREMPES

 

Vietnam, 1964

  J’ai déjà eu deux fois la chtouille, mais j’ai désespérément besoin d’une pute. Je suis fauché – pas un rond, c’est pourquoi je me glisse dans la tente du mess, attrape la première chose qui me tombe sous la  main, une boîte de conserve géante d’un vert terne de pruneaux secs de l’armée. Je la place au creux de mon aisselle comme un ballon de foot, m’extrais de la tente et me précipite au bar – interdit aux soldats et dans le champ de vision de l’ennemi – huit cent mètres plus loin. Quand je montre la boîte de conserves à la mama-san, elle crache du jus de bétel, acquiesce d’un signe de tête, et me montre du doigt une tente minuscule où je peux tremper mon biscuit.

 

Bio-biblio

  Gil Fagiani est un chercheur indépendant auteur de poèmes, de nouvelles et de traductions. Son recueil de poèmes le plus récent a pour titre Serfs of Psychiatry (Finishing Line Press, 2012). Il a traduit en anglais des poèmes écrits en italien et dans le dialecte des Abruzzes. Il est co-organisateur des lectures mensuelles de l’Association des écrivains italo-américains au Cornelia Street Café à Manhattan, et rédacteur associé de la revue Feile-Festa.

 

SELF-PORTRAIT, 1968

 

 

Black hair curls

out of a green Kangol

with cigarette-burned brim.

 

Jaundiced skin

hosts daddy longlegs

goatee and moustache.

 

Wine-stained shirt

jammed fly zipper

hollowed-out heels.

 

In back pocket wallet:

pawn ticket, draft notice

jaywalking summons.

 

Compressible eyes

from poker chips

to pulpy slits.

 

 

What Is My Idea of Poetry

Gil Fagiani

When I lived in East Harlem in the 1960s I was struck by the creative and powerful way young people spoke in this poor quarter of upper Manhattan, a mixture of English and Spanish, slang and argot. While their material conditions were depressed, their speech was dynamic. Their voices heightened a lifelong interest I’ve had in expressive spoken language. Engaged for more than 40 years in social work, I now realize those voices I’d heard constitute the major influence on my aesthetic as a poet. I think in terms of “ people to people,” what I observe, perceive, I seek to reshape, enhance and redirect back to people—not just a literary audience. Poetry is concentrated, powerful verbal communication. For me, it represents the ability to transmit the complexity of experience more intensely than other forms of verbal expression. While I try to respect all poetic traditions, even the most avante-guard, I place a high premium on accessible communication. One of my greatest satisfactions is to be approached by someone who says, “I’m not into poetry, but your work really moves me.”

 

DRY PRUNES AND WET ONIONS

Vietnam, 1964

I’ve had the clap twice, still I’m desperate for a hooker.

I’m broke—no bread, so I slip into the mess hall tent,

grab the first thing I find, a giant OD—olive drab—

military issue can of dry prunes. I cradle it

under my arm like a football, squeeze out of the tent

and run to the bar—off-limits to GIs

and in the enemy’s sights—a half-mile away.

When I show the mama-san the tin, she spits out betel juice,

nods yes, and points to a tiny tent where I can get my onion wet.

 

 

 

 

Biography, Gil Fagiani

 

Gil Fagiani is an independent scholar, translator, short story writer and poet. His most recent published collection of poetry is Serfs of Psychiatry (Finishing Line Press, 2012). He has translated into English poetry written in Italian and Abruzzese dialect. Gil co-curates the monthly Italian American Writers’ Association’s readings at the Cornelia Street Café in Manhattan, and is an Associate Editor of Feile-Festa.

courriel : fagianella@aol.com
 

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Météorologie interne

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Aujourd’hui, c’était la Chandeleur au Scriptorium de Marseille. Dominique Sorrente recevait rue de l’Oratoire, sous la Bonne Mère, Scripteurs anciens et nouveaux pour un intervalle de lecture poétique et de crêpes. Ne pouvant y aller, j’envoyai cette petite Météorologie interne…

 

Météorologie interne

Si j’envisage mon intérieur comme une géographie propice aux frasques météorologiques, j’approche la vérité.

« Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville » disait-il… Je garde en moi ces mots depuis mon enfance.

Le soleil doit embraser jusqu’à la plus infime parcelle d’être, sans cela reste en germe le malheur.

Quand s’instaure la saine accalmie, l’immobile non immuable, l’expansion de soi a pour seule limite la foi.

Être fait de barrières  et de paradigmes, d’échafaudages, d’échauffourées, tenir corps et âme au vaste mouvement.

Ne plus savoir s’il s’agit du dedans ou du dehors, si la bourrasque est intestine, le mal de crâne en haut de la colline, l’horizon du matin ou du soir.

Le vent, mon ange, mon démon.

Olivier Bastide

 

 

 

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