Christian Degoutte/Une Idée de la poésie XIX

 A Séville

Il y a peu, Christian Degoutte, discrètement, aimait l’Idée de la poésie de Roselyne Sibille (la toute dernière) ; je lui demandai alors s’il accepterait d’être le suivant… Trois semaines plus tard, j’avais un grand sourire à la lecture des mots de Christian : 1. Pas de selfie, 2. Envier le coeur de Lucie, 3. Ecrire c’est déblayer, 4. Le poème comme objet de plaisir… Quatre bornes suffisantes pour cerner le bonhomme, poète privilégiant l’anecdote et le « contrepied à la citation » pour définir sa poésie, poète à l’intègre distanciation, poète du quotidien, dit par lui-même entre les montagnes du matin et les montagnes du soir. Poète au prosaïsme jouissif, offrant en réponse aux raisonneurs le jus joyeux de mots pris devant la porte, façon de parler… OB

 

 

 

Autoportrait ?
L’idée de me faire selfie ne m’ayant jamais effleuré, j’aurais été bien en peine de tracer mon autoportrait, si un voisin, installé depuis cet été dans le quartier, après les politesses d’usage (ce matin 7 novembre 2015) ne m’avait apostrophé : je vous ai vu sur YouTube.
Ah ?! Cette interjection toute intérieure, sans me départir du sourire bête du bon voisin, c’est le surgissement, que je reconnais aussitôt, de deux sentiments contraires :
1) une gêne que je n’arrive pas à dépasser (la pratique du poème est ridicule, impudique, sournoise, perverse, etc.) Le reflex d’autodéfense que je me suis inventé (en vrai piqué à Giorgio Caproni) : euh je suis un écrivain en vers alors…je ne m’en suis jamais servi ; je sais que ce combat est vain : un écrivain fait de vrais livres.
2) une curiosité avide : vous m’avez vu, mais m’avez-vous écouté ? Parce que j’imagine que mon voisin est tombé sur la vidéo, que je n’ai jamais regardée, de mézig diffusée par Guy Ferdinande. Comme si le portrait vrai d’un écrivain en vers devait aussi être sonore, tel cet extrait de Sous les feuilles dit par une voix féminine sur le site de l’éditeur p.i.sage intérieur.
Sur la photo, j’attends Laura. Elle s’est arrêtée, voici quelques dizaines de mètres, pour photographier la devanture pittoresque d’un magasin de robes flamenco. A cette vitrine multicolore, j’ai préféré la foule hivernale qui piétonne dans Séville. Me montre-t-elle, cette photo d’une Laura espionne, tel qu’on me voit ou tel que je me rêve ?

Idée de la poésie

La poésie par l’anecdote :
Remercions la poésie, c’est un art ouvert à tous. Un après-midi d’août (air en feu, volets tirés, pénombre jouissive) à l’heure du café et des biscuits, Tante Lucie, de St Loubès, me donne à lire, pour la sieste, un cahier illustré. C’est son Canzionere, tous ses poèmes inspirés par la naissance de ses petits-enfants, la perte d’une amie, l’éclosion d’une rose, etc. Des poèmes naïfs, pleins d’expressions convenues, à la prosodie simpliste ou scolaire et laborieuse. Le soir, il faut dire ce que j’en pense. Parce que j’en fais aussi (ma femme, sa nièce, lui a sûrement soufflé ça en confidence) ? Surtout parce qu’instituteur, je suis bon juge de l’écrit ( ?!) Je dis à Lucie que ses poèmes sont à la source de la poésie, d’une âme sincère, des trucs comme ça (je ne mens pas : Lucie est une femme généreuse), mais que l’esthétique d’aujourd’hui est différente. Plus tard, je lui envoie du F. de Cornière et du G.L. Godeau. Sûrement elle n’en a rien fait : il était trop tard pour qu’elle cesse d’être une fillette en poésie. Mais je l’avoue : il m’arrive de me sentir plus à l’aise avec les poèmes de Lucie qu’avec bien des pages publiées (les revues sont pleines de futurs prix Nobel). D’envier l’écolière, le cœur de Lucie.

La poésie par des citations :
Michel Merlen cite Reverdy : un poème est donné tout de suite. Je crois le contraire. Je crois qu’on est tellement encombré d’images, d’idées toutes faites, que le poème n’apparait que lorsqu’on a réussi à déblayer des tonnes de scories, de déchets, de poubelles. J’ai le sentiment qu’écrire c’est déblayer.
Bernard Noël affirme que, dans un poème, le son n’a de sens. Intellectuellement, cette phrase, qui fait du poème un objet de raison, est peut-être juste, mais elle m’indigne. Comme si on me refusait une part de la poésie : celle qui s’adresse aux sens. Celle qui fait du poème un objet de plaisir, d’ivresse.
La différence entre la musique et le langage réside avant tout en ce que nous cherchons à établir un rapport esthétique avec la musique (elle doit nous « plaire ») alors que notre rapport avec le langage est surtout d’ordre sémantique (nous cherchons à le comprendre). Il y a longtemps que j’ai relevé cette phrase ; dans quel bouquin, je ne sais plus. Sur l’instant, elle illuminait le poème. Je n’en suis plus si sûr.

Poème inédit :

L’invitation

L’explosion photographiée d’un vieux cerisier
c’est le bas de l’azur déchiré par le premier
feu du matin – un nuage qui dure –

Pincée à l’ourlet par un pli de la montagne
la robe d’une mariée laissée au loquet
de l’air – quelque chose qui éclaire toute
la respiration – fait courir pour se glisser
nu dans cette ampleur – puisqu’on le doit – le corps
dansé à l’intérieur par chaque respiration –

Derrière la vitre souillée du bus scolaire
une fillette accompagne des yeux le vieux
cerisier flottant sur les lointains bleus du fond
du ravin –

Chalmazel – St Georges-en-Couzan

Bio-bibliographie :

j’habite à quelques pas de la Loire. Pile entre les Montagnes du Matin et les Montagnes du Soir. Sur les marches tantôt du Forez, tantôt du Beaujolais…

Derniers titres parus :
Trois jours en été, L’escarbille, 2002
Henry Moore à Nantes, Wigwam, 2002.
Voyage avec un vélo à travers le Forez pour aller chez Laura, Polder / Décharge, 2003.
Poètes d’aujourd’hui en Rhône-Alpes (Maison de la Poésie Rhône Alpes – Le Temps des Cerises), 2005.
La poésie de A à Z, par Jacques Morin, Rhubarbe, 2010
Il y a des abeilles, nouvelle édition, éd. Le Pré Carré, 2012.
Des oranges sentimentales, éd. Gros Textes, 2013.
Sous les feuilles, éd. P.i.sage intérieur, 2013.
Jour de congé (avec des images de Jean-Marc Dublé) éd. Thoba’s, 2015

Chronique régulière « En Salade » dans la revue VERSO (Lyon)

contact : degoutte.christian@wanadoo.fr

Dépositions, le blog d’Olivier Bastide

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