Lecture de poésie à l’école

A l’occasion de la mise en ligne de la lecture du recueil de Christian Garaud (Edité chez Polder en 2009), Les Pommes clochards, par mes élèves en juin dernier, un de mes articles paru dans une revue pédagogique italienne en ligne.

http://www.youtube.com/user/obastide1#p/a/u/0/b5_HC6Copzo  (Lien vers les Pommes clochards)


Des enfants lisent René Char

Dans les écoles élémentaires françaises, il y a encore peu, la poésie était  le prétexte à des récitations qu’il importait avant tout de connaître par cœur. Si l’enfant y mettait le ton, son maître était très heureux ! La poésie contemporaine y tenait peu de place ; il s’agissait le plus souvent de textes classiques, de poésies enfantines ou de poèmes privilégiant l’humour, ce qui devait garantir la culture ou l’intérêt de l’enfant. Peut-être est-ce encore le cas ici ou là… Je ne saurais le dire…

Quant à moi, instituteur par profession et poète par nécessité, j’avoue m’être longtemps conformé à l’usage ambiant. Petit à petit, toutefois, s’est imposée l’obligatoire présence de la poésie dans ma classe, par des lectures faites aux enfants, par des ateliers d’écriture poétique, par le rejet de la mémorisation et de la régurgitation mécaniques des poèmes.

En 2007, l’Education nationale fêtait le centenaire de la naissance de René Char. Les enseignants étaient invités à participer à diverses manifestations, le plus souvent très pédagogico-scolaires et très peu poétiques. En 2008, avec retard je le confesse, me prit l’envie de faire partager la poésie de René Char à mes élèves de neuf jeunes années. Je dis bien partager, autrement dit donner à vivre, car la commémoration du centenaire était fort éloignée de mes préoccupations. Son unique intérêt avait été de faire naître chez moi la conscience d’une nécessité : offrir aux enfants l’utopie, la lucidité, la simple et absolue beauté, toute l’humaine présence au monde des mots de Char.

Cela ne se ferait pas par des explications, une exégèse inopportune, encore moins par une écriture « à la manière de ». Cela se ferait par une prise au corps, c’est-à-dire par la bouche et par l’oreille lors de lectures à haute voix .

Mon premier plaisir était dans la gageure de ce partage avec des enfants censés aimer seulement « une fourmi de dix-huit mètres [qui] n’existe pas » (au demeurant un pur plaisir de Robert Desnos), alors que René Char passe pour difficile, hermétique, bref impossible à lire, à cet âge tout au moins.

D’abord, entendre, entendre encore pour entrer dans la musique, les mots, par brins de poésie, par chaque pore. Réagir, dire, ses sentiments, ses émotions, ses questions, tout. Puis prendre plus loin, déjà par sa voix, trop petite, trop apprêtée de manières d’élève. Etre exigeant, très exigeant, eux, moi, eux, moi, eux pour être en liberté avec soi-même, sa voix devenue ouverte, capable de donner à l’autre, dégagée des habitudes, et son oreille sensible simplement, immédiatement, naturellement peut-être.

Le travail s’est décliné selon trois  modalités : l’écoute, la diction, le sentiment. Les trois se sont dès le début imbriqués. Ils ont joué comme un véritable acte de création, puisque l’absence d’explication de texte a laissé chacun à ses propres sensations, ses propres représentations. Les enfants ont ainsi pu être poètes, car au cœur véritable du poème, conformément à une conception moderne de la poésie qui pense le langage dans sa potentialité polysémique, dans la richesse de son jeu. Le travail de diction a consisté en une approche technique de la voix axée sur l’articulation, la gestion du souffle, le placement, la puissance. Parallèlement, cette appréhension physique des poèmes a permis d’oublier l’habituel besoin d’explication. En effet, la primarité des mots et des phrases s’est alors imposée comme  l’entrée naturelle des enfants lecteurs dans l’univers de Char qui devenait ainsi le leur.

Ce travail s’est mené à son rythme sur des semaines avec la seule certitude qu’il n’existait nulle impossibilité à être touché par la beauté, par l’émotion ; il suffisait de se parler en faisant sienne la parole du poète et en la recevant telle quelle en soi. Nous avions un objectif : filmer en vidéo les lectures individuelles au sein de la classe et les mettre en ligne sur Internet, ce qui fut fait en fin d’année scolaire. Je reste aujourd’hui très ému chaque fois que je retourne voir sur Youtube notre travail, sa vérité, dans la gravité, le sourire, l’anxiété et nos quelques heureuses maladresses… moi l’instituteur, moi le poète.

Il s’agissait d’apprendre à être, à sentir. La parole de Char fut notre parole et nous fûmes la sienne, sans artifice, dans la première sincérité qui nous est commune. Deux mots d’enfants : « Maître, quand tu lis la poésie de René Char, ça fait comme la mer. », et par le même enfant, joliment turbulent au quotidien, « La poésie, c’est pas comme tous les jours ! ». Sans plus de commentaire…

L’enseignant que je suis est heureux et désespéré. Heureux, car le sourire, le sérieux, le bonheur des enfants, si évident, les nourrira toute leur vie. Dès à présent, ils savent que rien ne leur est interdit, rien n’apparaît impossible à qui prend et donne. Cette expérience leur a fondamentalement ouvert d’autres horizons que celui de la soumission et de l’insoumission ; ils ont découvert leur liberté par la confiance en leur maître et en eux-mêmes. L’enseignement dans tous ses champs peut s’appréhender autrement, non plus en termes d’échec et de réussite, mais en ceux de cheminement, d’avancée, de partage. Plus précisément, le rapport à la langue est bouleversé. La langue existe avec grande exigence, mais en dehors du rapport d’autorité de celui qui sait à celui qui ne sait pas ! Tous, nous savons, car tous nous ressentons les mots du poète ! En quelque sorte, une telle appropriation est une maïeutique, puisque la poésie résonne en chacun de nous et, par la parole, devient notre sentiment, notre connaissance, ce qui peut se décliner quelque soit le domaine enseigné.

Mais, en réalité, la poésie comme art vivant est de bien peu de poids à l’école ! Voilà ma désespérance ! Elle y est plus pensée comme une partie de l’enseignement de la langue, de l’histoire de l’art que comme une pratique artistique. L’enfant est élève à l’école ; il n’est pas artiste la plupart du temps ! Notre lecture de René Char prenait le parti pris inverse. La grande affaire était de vivre dans notre corps et notre tête la poésie ; le travail strict de lecture orale était un simple préalable technique auquel l’art finissait par donner une raison.

L’écueil d’une pareille approche est finalement l’enseignant lui-même. Qui est-il ? A-t-il cette liberté, cette passion qui lui permet de déborder le cadre étroit de la chose enseignée ? Sait-il être poète, c’est-à-dire ému par le monde, ses couleurs, ses douleurs, ses bonheurs ? De la réponse découle sa capacité à faire vivre l’art en sa classe ou à le restreindre à une matière d’enseignement, à une chose scolaire, à confondre l’école et sa finalité qui est la vie.

Ce contenu a été publié dans Uncategorized, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.