Mick Stern/Une Idée de la poésie XVII

Mick Stern est le troisième poète américain que nous fait découvrir Christian Garaud. Je retrouve chez Mick Stern une question qui me traverse, celle du tout et du parcellaire, du grain de sable et de l’agrégat. Etre infime et part du Grand tout, être si peu et tout en même temps… N’est-ce pas dans ce paradoxe poético-philosophique que réside notre plus belle vérité ? A mon sens, oui !
Olivier Bastide

 

Autoportrait

J’avais 18 ans en 1968 et je ne m’en suis jamais remis. Je n’ai jamais
voulu m’en remettre. C’est l’année où j’ai appris à quel point est
fragile la réalité. Les molécules dont je suis fait se contentent
d’improviser autour d’un thème, et je peux improviser moi aussi. Je
peux marcher autour de la plus haute montagne, voler au-dessus de la
mer la plus profonde. Je suis riche en Inde, intrépide en Suisse, et
sobre au Danemark. La seule difficulté, c’est d’avoir à me transporter
chaque jour, tous les jours, où que j’aille. Jusque dans mes rêves, il
faut que je me traîne dans la rue, en faisant semblant de ne pas voir
les regards des inconnus et les visages des amis qui ont cessé de
vivre. J’écris pour de nombreuses raisons. Hier, j’ai écrit parce
qu’il y avait du soleil. Aujourd’hui, j’ai écrit parce qu’il pleuvait.

 

Idée de la poésie

Les arts et les sciences sont tous des moyens de réfléchir sur la
manière de mettre de l’ordre, de séparer le bon grain de l’ivraie, de
trouver des schémas et de créer des catégories. Par exemple, il nous
faut une catégorie appelée “chaise” pour éviter d’être effrayé ou
perplexe chaque fois que nous voyons une nouvelle sorte de chaise.

Notre survie dépend de notre capacité d’organiser dans notre cerveau
le chaos du monde phénoménal. La musique et la danse nous révèlent de
nouveaux modèles de perceptions auditives et de mouvements du corps.
Ce désir de mettre de l’ordre est notre seule défense contre le risque
d’être submergé par les informations transmises jour et nuit par nos
sens. Et l’ordre trouvé échoue s’il ne réfléchit quelque sorte de
vérité.

La poésie est une façon de penser selon une autre logique, celle que
forment rêves, accidents, hasard et intuition. Dans les poèmes, il y
a, à des degrés divers, une tentative pour créer une nouvelle sorte
d’ordre qui ne peut être trouvé dans la linéarité des récits. La
poésie est l’incubateur de la subjectivité et de l’empathie. Pour lire
et écrire, il faut être capable de changer, de se dépasser.

Aujourd’hui, le monde est généralement hostile à la vérité qu’offre la
poésie parce qu’elle n’embrasse le dogme, ni n’augmente les profits,
de personne.

 

Poème inédit

La marche du danseur
J’adore voir un danseur marcher
sur une surface ordinaire
hors scène et hors service
Gracieux même quand il pousse un caddy
le corps spontanément
devient si détendu si léger
que la pesante loi de gravité
semble n’être qu’une rumeur
La terre tourne sous les pieds du danseur
La lune et autres satellites
ajustent leurs orbites
Tout cherche sa place de nuit
Le danseur, de retour chez lui,
coupe des tomates en tranches et fait frire des oignons
debout dans la cuisine
comme un héron faisant une pause entre le rivage
et le soleil couchant.

 

Bio-biblio

Mick Stern est né en 1950 à Columbus, dans l’état de l’Ohio
(Etats-Unis). Il a obtenu son doctorat en 1999 à New York University
avec une thèse sur la poésie anglaise de la Renaissance. Pendant de
nombreuses années, il a partagé son temps entre deux professions:
gestionnaire du web pour le Comité pour la Protection des
Journalistes, et professeur adjoint de “script writing” (écriture de
scénarios) à la New York University.

Il a écrit trois livres de poèmes: “Of All Places”(2008, Maria
Flophaus), “Fifty Thousand” (2006, Maria Flophaus), “The Chicken’s
Guide to Crossing the Road” (2012, TheWriteDeal). Il a aussi publié un
livre de nouvelles: “Get Out of Town” (2011, TheWriteDeal).

Il a collaboré avec le metteur en scène Len Dell’Amico à la rédaction
du scénario d’un film indépendant: “Welcome to Dopeland” (2005, Bird
Song). Sa courte pièce de théâtre: “Audience” a été retenue comme
finaliste au “Samuel French Short Play Festival” en 2008.

Mick Stern écrit des chansons et fait des dessins humoristiques. C’est
aussi un maître dans l’art de remettre au lendemain.

courriel : mailto:pitango@rcn.com

Idée de la poésie XVII (traduction de Christian Garaud)

Self Portrait

I was 18 in 1968 and never recovered. Never wanted to recover. That’s
the year when I learned how fragile reality is. The molecules that I’m
made of are just improvising on a theme, and I can improvise too. I
can walk around the highest mountain, fly over the deepest sea. I am

rich in India, fearless in Switzerland, and sober in Denmark. The only 
problem is that I have to carry myself every day, all day, wherever I 
go. Even in dreams I am dragging myself down the street, ignoring the 
stares of strangers and the faces of friends who are no longer living. 
I write for many reasons. Yesterday I wrote because it was sunny, 
Today I wrote because it rained.

 

On poetry

All the arts and sciences are ways of thinking about order, of 
separating the wheat from the chaff, of finding patterns and creating 
categories. For example, we need a category called « chairs » so that 
we’re not frightened or baffled every time we see a new kind of chair.

Our survival depends on organizing the chaos of  the phenomenal world 
in  our minds. Music and dance teach us new patterns of auditory 
perception and physical movement. The desire for order is our only 
defense against being overwhelmed by the information transmitted by 
our own senses day and night. And this order must reflect some kind of 
truth, else it will fail.

Poetry is a way of thinking in a logic that is shaped by dreams, 
accidents, chance, and intuition. Every poem, to some degree or other, 
is an attempt to create a new kind of order that is not found in 
linear narratives. Poetry is the incubator of  subjectivity and 
empathy.  Reading or writing it requires the capacity to change, to 
stretch yourself.

Today much of the world is hostile to the truth of poetry, because it 
does not reaffirm anybody’s dogma or increase anybody’s profits.

 

Dancer Walking

I love to see a dancer walking
on ordinary terrain,
off-stage and off-duty
Graceful even pushing a grocer’s cart,
the body without instructions
becomes so loose and light
that the law of gravity
seems only a rumor
The earth turns under the dancer’s feet
The moon and other satellites
adjust their orbits
Everything seeks its night-place
The dancer, now at home,                       
chops tomatoes and fries onions,
standing in the kitchen
like a heron paused between the shore
and sunset.

 

Bio-biblio

Mick Stern was born in the US in 1950. He received a PhD from
New York University in 1999, in Renaissance English poetry. He spent
many years dividing his time between two jobs–web manager at the
Committee to Protect Journalists and adjunct professor of script
writing at New York University’s film school.

He has written three books of poetry: Of All Places (2008, Maria
Flophaus), Fifty Thousand (2006, Maria Flophaus), The Chicken’s Guide
to Crossing the Road (2012, TheWriteDeal). Also a book of short
stories: Get Out of Town (2011, TheWriteDeal )

He co-wrote the screenplay for the indie movie Welcome to Dopeland
(2005, Bird Song) with director Len Dell’Amico. His short play
Audience was a finalist at the 2008 Samuel French Short Play Festival.

Mick Stern draws cartoons and writes songs. He is also a master of the
art of procrastination.

 

Dépositions, le blog d’Olivier Bastide

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