Roselyne Sibille/ Une Idée de la poésie XVIII

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Roselyne Sibille est quelqu’un de discret. Je la vois depuis des années lors de Trace de poète à L’Isle-sur-la-Sorgue, mais nous nous sommes réellement parlés il y a peu ; c’est parfois ainsi… Sans doute, sa réserve n’y est-elle pas pour rien.

Cette réserve qui donne le ton de sa poésie, une poésie de l’écart, une poésie qui entend toucher le coeur des choses par le biais inattendu.

Roselyne Sibille nous convie à ce que d’aucuns nommeraient rêverie ; acceptons le terme en lui adjoignant la force du sentiment, de la pierre et du vent pour tenir sans ambages avec elle une discussion des plus concrètes, sur le sens du chemin… OB

 

Autoportrait

Voilà comment elle est :
renaissante aux prairies
glissant avec les nuages
en arrêt tête levée
éblouie de rossignols

Non, voilà comment elle est :
creusant la nuit avec les ongles sous la peur
à la dérive entre ses tempes
sans appui et sans mots

Non, voilà comment elle est :
jubilante  curieuse picorant l’inconnu
la couleur des kumquats

Non, voilà comment elle est :
recouverte de boue
rongée par le réel
minuscule  sans socle

Non, voilà comment elle est :
fille des moissons
attentive aux sources
sans regard en arrière

Non, voilà comment elle est :
les pieds bétonnés
face au désertique
disparue et muette

Non, voilà comment elle est :
renaissante du rien
inventant des parenthèses
dans un véhicule à venir

Non, voilà comment elle est :
écorce retournée  exsangue  millénaire

Non, voilà comment elle est :
Abasourdie  à genoux devant l’enfant
espérant l’alphabet et le matin

Non, voilà comment elle est :
Démaillant le filet
esquivant  en apnée  solitaire et sauvage

Tu la vois et tu ne la connais pas

 

Idée de la poésie

La poésie est pour moi un angle de respiration avec le réel, une façon de vivre, de regarder et d’aborder la vie qui la rend moins frontale, plus vaste, plus ouverte, plus dense. Ainsi chaque attitude, et chaque expression artistique peut, ou pas, être poétique.

La poésie n’est évidemment pas dans la forme, elle est dans cet écart avec le connu, l’attendu, la description. Les mots permettent la cristallisation de cette expression créative. Ils offrent un aperçu de l’univers poétique de chacun. Ils sont comme sa voix, particulière.

La poésie permet de dire ce qui est extrêmement difficile à dire et qu’on ne pourrait exprimer aussi bien en prose. Elle n’est pas dans l’enrobage du discours, elle n’analyse pas et va souvent vers l’essentiel. Grace à son décalage, son mystère, elle percute plus vite et plus exactement. Elle touche ailleurs en nous, comme la danse, la musique, la sculpture…

Puisque jamais on ne pourra montrer le tout, la poésie éclaire un instant, creuse, décape, révèle un fragment, une ombre, un reflet, un abîme. Une image, un mot placé justement là, une association inouïe provoquent un choc fructueux que rien d’autre n’aurait pu produire dans l’esprit. L’écho d’un poème peut durer longtemps, nous affiner, nous enrichir.

Chaque humain, et bien sûr chaque auteur, porte en lui une ou plusieurs énergies. Je ressens dans mon écriture comme des voix diphoniques : l’une subtile, délicate, souvent minimale, et l’autre intense, venue de je ne sais quels tréfonds de l’être. Elles m’habitent et se manifestent dans des poèmes très différents et complémentaires les uns des autres. Ces voix m’étonnent, m’intéressent. Je tente de les déployer. En voici deux exemples, extraits du recueil « Ombre monde » :

J’habite entre deux ombres dont je cherche le nom

Je voudrais savoir leur parler comme les papillons
connaître le chant des plumes qui s’appuient sur le vent
m’approcher de la fête
devenir liseré
me pencher dans l’échancrure de la lumière

***

Son ombre marche vers moi
harassée
harnachée de becs

Une ombre lasse de marcher

Elle s’est allongée sur le versant de la nuit
enserrant le chuintement bleu des lichens
et un tigre fou

L’ombre a roulé sur elle-même
avalant le chant des serpents
dans les moissons violines

A glissé vive au creux d’un puits
avec les corbeaux indécis
aux yeux glacés

(Extraits de Ombre monde – Editions Moires (Collection Clotho – 2014)

 

 

Poème inédit

Dans une boule de rubans déchirés
nous suivons parfois
du bout du doigt
comme on déchiffre
en tâtonnant
les lignes emmêlées

Nous prenons le temps
mains appliquées
à comprendre un nouage
la danse entre les signes d’un alphabet étrange
qu’on invente en avançant
entre les vides et l’incertain

Elles sont ainsi les caisses fragiles
où l’on peut abriter
le temps d’un souffle
des bribes de secrets

Quand nous sortons
la lumière est plus douce
les collines apaisées

Nous reposons la boule d’enfance
légère  dense
et gardons l’incompréhensible
chiffonné au cœur

 

 

Bibliographie

2001 – Au chant des transparences, lavis de Bang Hai Ja, Éd. Voix d’encre
2005 – Versants, préf. Jamel Eddine Bencheikh, Éd. Théétète (avec le concours du CNL)
2006 – Préludes, fugues et symphonie, Éd. Rapport d’étape (Librairie française de Venise)
2007  – Tournoiements, Éd. Champ social
2007 – Un sourire de soleil, Éd. bilingue (franco-japonaise) parue au Japon. Photogr. Hélène Simmen, trad. Masami Umeda
2009 – Par la porte du silence, recueil trilingue (français-anglais-coréen), co-éd. Musée Gyeomjae Jeongseon / Centre Culturel Toji, publié en Corée du Sud. Peintures Bang Hai Ja, trad. de Michael Fineberg et Moon Young-Houn
2010 – Lumière froissée, encres de Liliane-Ève Brendel, Éd. Voix d’encre
2011 – Implore la lumière, peintures de Sylvie Deparis, Éd. SD (Bibliophilie)
2012 – L’appel muet, Éd. La Porte
2012 – Dans le vide murmurant des silences, gravures Hélène Baumel, créations de verre Laurence Bourgeois (Bibliophilie)
2013 – La migration des papillons, Éd. La Porte (co-auteur Sabine Huynh)
2014 – Ombre monde, Ed. Moires (avec le concours du CNL)
2014 – Chaque jour est une page, Éd. La Porte
2014 – Prière à l’esprit de l’arbre, gravures Brigitte Pérol (Bibliophilie)
2015 – Les ombres dansaient, gravures de Yannick Charon (Bibliophilie)
2015 – Un chant pour la terre, gravures et gaufrages de Yannick Charon (Bibliophilie)

PUBLICATIONS EN ANTHOLOGIES
2002 – Éclats de Corée, Éd. Tarabuste – Anthologie Triages (avec le concours du CNL)
2012 – Pas d’ici, pas d’ailleurs : Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Éd. Voix d’encre

PUBLICATIONS EN REVUES (Poésie et récits de voyages)
Recours au poème, Bacchanales, DiptYque, Terres de femmes, Levure littéraire, Terre à ciel, Pratilipi, Asymptote, Poetry at Sangam, Incertain regard, La Main millénaire, Ce qui reste, Culture coréenne, 17 secondes, Qantara…

CO-CREATIONS
De nombreuses co-créations avec des peintres, des plasticiens, musiciens, compositeurs, danseurs, comédiens (livres d’artistes, installations, gravures, sculptures, composition musicale et peintures manuscrites) : Bang Hai-ja, Florence Barberis, Lakshmi Bories, Hélène Baumel, Laurence Bourgeois, Liliane-Eve Brendel, Yannick Charon, Sylvie Deparis, Maïté Erra, Keun Eun-dol, Mireille Laborie, Christine Le Moigne, Dominique Limon, Estelle Meyer, Brigitte Perol, Christian Sakharov, Youl.

TRADUCTIONS (de l’anglais)
* Parues dans la revue Terre à ciel (Rubrique Voix du monde) : Zoe Skoulding, Arjun Chandramohan Bali, Priya Sarukkai Chabria, Sampurna Chattarji, Bill Herbert, Meena Kandasamy, Karthika Naïr,  Anupama Raju, Koyamparambath Satchidanandan, Raphaël Urweider
* « Desh : un voyage de création » écrit par Karthika Naïr – Ed. MC2 (Grenoble)

LECTURES MUSICALES
Elle propose des lectures musicales de ses recueils de poèmes avec le violoncelliste Christian Sakharov, ou la multi-instrumentiste Nadia Gamberini.
Versants (Editions Théétète – 2005)
Tournoiements (Editions Champ social – 2007)
Lumière froissée (Editions Voix d’encre – 2010)
L’instant tient le poème dans le creux de sa main (Création 2013)

LECTURES MISES EN SCENE
Décembre 2010 Poetry Connections (Festivals de Poésie – Chennai et Pune – Inde)
Janvier 2011 Un éternel en mouvement : « Poésie dansée » par Lakshmi Bories (Alliance française – Pondichéry – Tamil Nadu – Inde)

EXPOSITIONS PERSONNELLES
29 octobre au 5 décembre 2009 – Par la porte du silence, 26 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Bang Hai Ja (Toji Foundation of Culture – Wonju – Corée du Sud)
22 décembre 2009 au 7 février 2010 – Par la porte du silence (Gyeomjae Jeong Seon Memorial Museum – Séoul – Corée du Sud)
14 janvier au 21 janvier 2011 – Livres de dialogue créés avec Youl (Alliance Française – Pondichéry – Inde)
27 juillet au 3 août 2011 – Entre racines et lumière, une danse, 13 poèmes traduits en coréen par Moon Young-Houn, accompagnés de peintures de Sylvie Deparis et 23 « Poésies graphiques » de Roselyne Sibille, accompagnées de poèmes courts traduits en coréen par Moon Young-Houn (Toji Foundation – Corée du Sud)
23 novembre au 10 décembre 2011 – Poésie vivante : co-créations avec 10 artistes – (Médiathèque Ouest-Provence – Miramas – Bouches du Rhône)

EXPOSITIONS COLLECTIVES
Mai 2009 – Expositions de livres d’artistes et peintures manuscrites réalisées avec Youl au Musée Départemental de Gap – Hautes-Alpes
29 mai au 15 juin 2009 – Expositions de peintures manuscrites réalisées avec Youl pour la manifestation Trace de Poète – L’Isle-sur-la-Sorgue – Vaucluse
14 mai au 23 juillet 2011 – Des artistes et des livres : le climat de l’artiste – Médiathèque Ceccano – Avignon – Vaucluse

RESIDENCES D’ECRITURE
2009 et 2010 : résidences d’écriture sur l’invitation de l’Association Païolive
(Les Vans – Ardèche – France)
Septembre/Octobre 2009 : résidence d’écriture en Corée du Sud
(Centre Culturel de la Fondation Toji à Wonju)
Décembre 2010/Janvier 2011 : atelier de traduction poétique avec Literature Across Frontiers (Tamil Nadu – Inde) suivi d’une résidence à Pondichéry
Juillet/Août 2011 : résidence d’écriture en Corée du Sud
(Centre Culturel de la Fondation Toji à Wonju)

Traduite en onze langues.

 

 

contact : roselynesibille.mail@gmail.com

 

Dépositions, le blog d’Olivier Bastide

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