Sabine Huynh/Une Idée de la poésie XV

Sabine Huynh par Anne Collongues

Sabine Huynh par Anne Collongues

Sabine Huynh nous dit que l’eau est lointaine et précieuse, qu’elle sait parler aux oiseaux ; elle nous dit encore la multiplicité des langues, l’immensité de Celle poétique. Elle écrit son autoportrait en regard du portait énigmatique de René Char. Je suis touché que le mystère que nous partageons soit celui d’une poésie à la source des Sorgues dont les eaux se scindent pour mieux irriguer notre pays commun, le langage. Belle rencontre que celle des hasards.

Olivier Bastide

Autoportrait

D’après l’un de mes tableaux préférés, « Le poète Renaît Char éveille l’homme », portrait énigmatique de René Char réalisé par le peintre surréaliste Viktor Brauner, que j’ai copié sur une toile (à la gouache) et accroché au-dessus de mon bureau.

Viktor Brauner-Le poète René Char éveille l'homme (1950)

Viktor Brauner-Le poète Renaît Char éveille l’homme (1950)

 

L’œil gauche au plafond

les lèvres de silence mauves

la quête du menton

j’ai soif

je n’ose bouger

les attributs me clouent

dans l’espace

l’eau est lointaine et précieuse

en équilibre

j’entends déjà le fracas

l’inévitable

je sens

les serres d’hybridité

plantées dans ma gorge

m’étrangler jusqu’au cri

jusqu’à la vie

dans le soleil et le vent

me dépasse et me masque

tout ce qui m’a traversée

je ne me reconnais pas

dans l’ésotérisme

je sais parler aux oiseaux

je n’ai d’ailes

que cette langue trop grande

dans laquelle je flotte

éperdument.

 

 

Mon idée de la poésie…

La poésie, une langue, des langues… cette langue autre… à qui l’enfant muette que j’ai été doit sa voix intérieure, puis extérieure. Elle est donc dialogue, elle permet celui-ci, accroissant l’univers, et peut mener, dans le meilleur des cas, à une forme d’entendement possible. J’y ai trouvé ma demeure. Elle me protège aussi dehors.

Cette langue d’immensité, d’horizon… sans laquelle je n’aurais pas pu vivre, mais devant laquelle je me sens souvent impuissante, balbutiante, bègue.

Cette langue secrète et inédite — non dite, pas encore dite, et peut-être avec quelque chose d’inné, ce qui ne signifie pas qu’elle ne soit pas à travailler. Une langue qui n’est pas héréditaire, qui n’est pas transmise, qui n’a rien de maternelle, ni d’étrangère, d’ailleurs.

Cette langue venue de vides vécus, ainsi que de toutes les langues qui ont traversé mon parcours et mon corps. La langue de l’ailleurs que je me suis créé pour pouvoir survivre à l’ici. Vu comme cela, la poésie est aussi une victoire sur le réel. Si seulement… Mais si, il faut y croire.

Cette langue d’alluvions, somme de plusieurs langues… Langue écrite, modelée, en chancelant, à tâtons, parce qu’on a perdu sa langue maternelle. L’étrangeté d’écrire avec des langues d’emprunt, tout en boitant…

Ces langues-bouées sont aussi celles qu’on entend et tous les livres de poésie qu’on lit : des eaux dans lesquelles on apprend à nager, et c’est peut-être cela qui compte à la fin, l’apprentissage, la flottaison, et le plaisir que cela procure.

Cette langue qui incessamment murmure ou gronde dans ma tête comme une source ou un volcan, et qui surgit surtout lorsque mon corps se trouve dans un élément liquide, ou quand je suis dans un état hypnagogique ou hypnopompique… donc quand le corps et l’esprit sont en apesanteur, en quelque sorte, ou du moins quand ils sont affranchis du trop-plein du quotidien. Oui, il s’agit d’un bain de lenteur, et de membres engourdis, englués dans un temps qui leur est propre, hors du temps en quelque sorte. Quand il ne reste plus que les sensations, en somme. Durant ces moments où l’on sent qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas, renoncer — car revenir « sur terre » est alors un sacrifice risqué — la langue se déplie, se déroule, se déploie, très lentement, avec beaucoup d’hésitation, de difficulté, et de passion aussi. Remontée du fin fond, elle s’extirpe de ce qui l’étouffait et fait surface, me laissant tremblante, reconnaissante.

Cette langue magique et généreuse, car elle donne la possibilité de toucher, en l’habillant de mots, à l’invisible, qui autrement serait resté de l’ordre de l’indicible. Possibilité à la fois terrible et merveilleuse. Dire la nuit, la lumière, dire la vie et la mort, et tout ce que cela implique. Faire ressortir, sur un fond de ténèbres, l’extrêmement risqué sans lequel on ne saurait vivre (le « beau » ?).

Mon idée de la poésie se résumerait peut-être à la liberté que je lui dois. La poésie est un arbre, une boussole. Personnellement, elle me dit où je suis, qui je suis, elle me retient et me tient, ensemble.

 

 

Poème inédit

En hébreu elle dit la langue

enfuie

l’ovdane, la perte

dès l’impossible naissance

 

de la mère, de la terre

du père

lui répond celle du fils

de la lumière, des repères

 

la vie n’aidant pas

le frère non plus

n’a pas voulu

rester

 

//

de solitude le chemin

dans le sein creuse

l’autre côté

 

//

 

le maëlstrom du passé

étourdit ses gestes

 

//

 

entre elle et là

où la mène

le voyage sans ancre

la pluie des mots chus

dans le paysage

 

//

 

Certains jours tout est tel

qu’elle n’est rien

son cœur se jette

contre les lames

 

tout a brûlé

elle est orpheline

l’air est vieux

 

//

 

Son ventre abrite une montagne

de ga’agouyim, les manques

ce lieu

où elle est

sans y être

jamais allée

ces corps immobiles

 

//

 

les lieux où elle dort

n’ont pas de lits

ils sont de l’eau

ils ne font jamais

les mêmes bruits

portés par mille vagues

 

//

 

se réveiller quand même

avec la vision

d’une demeure sans chagrin

sans tache

indélébile, une demeure

qui aurait à peine vécu

où l’on aurait à peine su

 

se réveiller

 

 

(extraits de Elle dit la langue enfuie, recueil inédit, en chantier).

 

 

Notice bio-biblio

Sabine Huynh est née en 1972 à Saigon et a grandi dans la banlieue lyonnaise. La vie l’a ensuite menée en Angleterre, aux États-Unis, au Canada et en Israël, où elle réside aujourd’hui. Après des études en littérature anglaise et américaine (Université Lumière Lyon 2), puis en sciences de l’éducation et F.L.E. (Université Lumière Lyon 2 et Université de Cambridge), suivies d’un doctorat en linguistique (Université Hébraïque de Jérusalem) et d’un post-doctorat en sociolinguistique (Université d’Ottawa), et un certain nombre d’années dans l’enseignement (primaire, secondaire), ainsi qu’au sein d’Alliances françaises et centres culturels français, et à l’université (enseignement, recherche), elle se consacre désormais à l’écriture, à la collaboration avec des revues et des artistes, et à la traduction littéraire (de l’hébreu, l’anglais et l’italien). Quatre ouvrages qu’elle a traduits ont été publiés et d’autres traductions sont en chantier. Elle écrit principalement en français et en anglais et son travail a été publié en revues et en anthologies. Elle a initié et dirigé l’anthologie poétique d’expression française de voix féminines contemporaines pas d’ici, pas d’ailleurs (co-auteures : Andrée Lacelle, Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire ; ouvrage paru en 2012 aux éditions Voix d’encre).

Ouvrages (parus et à paraître) :

La Migration des papillons (poèmes, avec Roselyne Sibille, éditions La Porte, mars 2013)

La Mer et l’enfant (roman, Galaade Éditions, mai 2013)

En taxi dans Jérusalem (prose, avec des photographies d’Anne Collongues, éditions publie.net, juillet 2013)

Les Colibris à reculons (poèmes, avec des craies noires de Christine Delbecq, éditions Voix d’encre, septembre 2013)

Tu amarres les vagues (poèmes, avec des photographies de Louise Imagine, éditions publie.net, 2014)

Tel Aviv / ville infirme / corps infini (poèmes, avec des peintures d’André Jolivet, éditions Voltije, 2014)

« À l’origine de nos cris, une absence de concordance », in Au rendez-vous des amis, vol. 2 (poème en prose, éditions Rafael de Surtis, ouvrage collectif, 2014)

« Onze extraits du journal de X. (entrées hasardeuses dans ses paysages) », in Récits des paysages (prose, d’après les Paysages de Jeremy Liron, éditions Nuit Myrtide, ouvrage collectif, 2014)

 

On peut la retrouver sur son site, presque dire, et sur Twitter.

Ce contenu a été publié dans Uncategorized, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Sabine Huynh/Une Idée de la poésie XV

  1. Ping : Sabine Huynh/Une Idée de la poési...

Les commentaires sont fermés.