Silvaine Arabo/Une Idée de la poésie XI

Silvaine Arabo par Jacques Basse

Silvaine Arabo, c’est une conversation à distance, faite de peu de mots qui composent, un à un, le lien rare et respectueux des authentiques amitiés virtuelles. Quelqu’un pour qui la poésie est l’essence même de la vie, l’essence même de l’être, puisqu’elle est souffle, puisque sa source pulse en nos tréfonds.

Je lui dois Fragmentaires publié aux Editions de l’Atlantique, malheureusement défuntes à ce jour.

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Auto-portrait

Auto-présentation

J’ai choisi de vous parler de la manière dont se gestent en règle générale mes poèmes…

 

Parfois j’écris d’un seul jet. Une veine d’inspiration surgit et je la suis, comme un fil (cela a été le cas pour ma Ballade de Chef Joseph). Ensuite bien sûr il y a tout le travail de correction, de mise en forme, de structuration… toute la part plus intellectuelle mais il ne faut pas que celle-ci casse l’élan premier et c’est là toute la difficulté. La poésie nous dit sur nous beaucoup plus que ce que nous ne savons mentalement, avec notre conscience de veille étriquée. Laissons-la surgir, ouvrons les vannes ! Ce sont celles des profondeurs de notre inconscient… ou, peut-être, de notre supraconscient. Ensuite il sera toujours temps de biffer, de structurer. A d’autres moments sont donnés des mots, une phrase… Paul Valéry disait que si les premiers vers sont “accordés”, comme par grâce, les autres doivent ensuite se hisser à leur hauteur. Et cela demande un vrai travail.

 

D’autres fois c’est en lisant ou en écoutant de la musique que vient l’inspiration : j’ai ainsi composé mon tout premier poème mais aussi mon 1er recueil en écoutant de la musique de Schubert (j’étais comme en liaison harmonique avec ce musicien) et commencé mes Chants de la Magdaléenne après avoir lu le magnifique livre de Jacqueline Kelen : L’amour de Madeleine; parfois c’est la lecture de quelques vers d’un autre poète qui amène l’inspiration : mon Kaléidoscope de la mémoire est né après que j’aie lu quelques vers de Léon-Paul Fargue. De même Temporalité des miroirs a surgi peu à peu alors que j’étais plongée dans la lecture du poète grec Odysseus Elytis. Il y a comme une clé harmonique de fréquences entre l’oeuvre inspiratrice (musicale, littéraire ou autre) et l’oeuvre inspirée. Elles sont en mystérieuse correspondance… du moins par rapport à la personne qui crée et se laisse emporter par le souffle créateur de l’autre pour en ramener sa perle à soi, sa création propre.

 

J’écris toujours en disant à haute voix les vers (ou la prose) que je suis en train d’écrire : cette sorte de psalmodie – qui donne en quelque sorte la fréquence, le “la” du poème à venir – induit elle-même la suite du texte qui se nourrit ainsi peu à peu de lui-même pour continuer à se développer. La musique des mots, le rythme de la phrase (le souffle donc) jouent un rôle important pour continuer de propulser la création. Et ceci est valable aussi et ensuite pour les corrections qui se font toujours en donnant la priorité à la musique et au rythme, donc au souffle psalmodié.

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Mon idée de la poésie…

 Je me suis toujours battue contre cette idée selon laquelle le poète serait un « doux rêveur ». Le (véritable) poète, selon moi, est tout l’inverse : il est ce que j’appellerais « l’homme du réel absolu » (expression qui doit bien faire rire aujourd’hui, dans cette dictature établie et conventionnelle de la pensée nihiliste, considérée comme LA vérité). L’homme du réel absolu est pour moi celui qui tend, à travers l’art et son ascèse obligée, vers un dépassement de soi l’acheminant vers un état de conscience plus élevé. Ainsi, j’ai toujours été fascinée par les expériences réellement métaphysiques qu’ont été les cheminements de Mallarmé ou de Valéry. Sans aller jusqu’à ces sommets, tout vrai poète « travaille » avec le Verbe et touche donc là à quelque chose, me semble-t-il, d’extrêmement mystérieux en son essence et, à l’évidence, transformateur.

J’aime l’expression d’Eluard : la poésie doit « donner à voir ». Cela sous-entend qu’on ne « voit » pas tout, évidemment, et il s’inscrit là – et je le suis tout à fait – dans la ligne de ce que Rimbaud, Hugo (ou même Ronsard) écrivaient du poète : il est un « voyant », dans tous les sens du terme (se reporter à la Lettre du voyant de Rimbaud et à l’idée du poète-médium qu’ont développée Hugo mais aussi Vigny et d’autres encore…).

 

La poésie fait appel au subconscient – et à l’inconscient –, bref à ce que Jung appelait « la psychologie des profondeurs » (en sachant qu’en latin c’est le même mot qui désigne la profondeur et la hauteur). Je pense que c’est une des raisons qui ont fait que Bachelard, au départ philosophe des sciences, s’est tourné vers l’étude de la poésie et a par la suite écrit ces magnifiques ouvrages que sont L’air et les songes, L’eau et les rêves, La psychanalyse du feu ou encore La terre et les rêveries de la volonté. Les poètes gagneraient à le lire. Nul ne les a mieux compris que lui et il représente une véritable source d’inspiration.

Et puis la poésie est l’art de « l’ouvert » : elle joue sur les ambivalences parfois inépuisables du mot, elle dit toujours plus.

 

J’écrivais en 2009 dans la revue Poésie/première n°44, page 70 :

 » La poésie, par ses images, ses métaphores, ses analogies qui recréent l’unité du monde, par son rythme accordé à la musique (…) la poésie casse les structures rigides du mental (l’intellect rationnel) et nous fait ré-accéder au rythme ample et généreux du monde. Elle rouvre des portes et est ce souffle qui nous aide à mieux respirer, qui nous force à voir les choses autrement, comme si elle était une fréquence supérieure de la Conscience. En ce sens elle est subversive et révolutionnaire. Mais une révolution d’ordre intérieur (spiritus, en latin, c’est le souffle – et la poésie n’est-elle pas ce souffle qui court et que l’on essaie de mettre en mots ? N’est-elle pas, en ce sens, éminemment spirituelle ?) « 

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Poème inédit

BLASON

Le Grand Dragon déroulait ses mythiques anneaux. La tête, tout là-haut, scintillait. Corps d’ombre. Quelques taches claires, ici et là, éclaboussaient l’espace, se noyant dans la lumière, s’y dissolvant même, étincelantes.

Le Grand Dragon là-haut souriait, pensivement pourrait-on dire, pris tout entier dans la densité bonne de ce prodigieux battement cosmique qui faisait comme une source. Intarissable.

Il souriait, rassemblant en lui le temps – des éons !

Comment, une fois de plus, avait-il pu se laisser prendre à l’illusion de cet anneau minuscule qu’il avait lui-même baptisé « moi » ? Comment cette grossière identification une fois de plus avait-elle été possible ?

 

C’était chaque fois la même chose !

 

Une fois de plus il avait confondu le Jeu avec le je… et la pièce était devenue sinistre ! Une fois de plus il avait rejoué la même partition : une fugue sans fin ni commencement dans laquelle chaque note se croit isolée des autres, autonome… une sorte de cancer de la musique !

Et le cancer l’avait rongé… Ombre était son corps, ombres… folie !

 

Mais à présent, là d’où il était, il voyait, il savait, co-naissant à Lui-Même.

 

Pourtant ce n’était pas dans les éthers, il en était certain, que s’inscrivait le pouvoir véritable : le secret de la grande force transformatrice, c’était la Terre qui le portait ! C’était cette matière – apparemment inerte et générant en soi l’oubli – cette matière même qu’il fallait travailler, baratter : les deux pieds enracinés dans le sol, la tête dans les étoiles.

 

Le Grand Dragon avait rallié sa mémoire essentielle : une mémoire universelle, fulgurante, immédiate, qui embrassait, embrasait Tout.

Et le grand corps bruissait, de ses moires secrètes, de ses replis d’ombres, qu’il fallait transmuer.

Il éclata de rire. De ce rire définitif qui sait la réalité. La réalité du Jeu, du grand Jeu cosmique : s’impliquer sans s’identifier ! Facile là-haut : verbe étincelant, épée des Hespérides, salves d’aubes, blancheurs sacramentelles !

 

Mais en bas ? Tout en bas ?

 

C’était cela la longue marche : chaque petit anneau – et ils étaient innombrables, grains de sable dans le désert – devant réaliser sa juste place – sa conscience d’Etre – dans l’identité suprême du Grand Dragon : illuminant sa matière, la résolvant en autre chose, impossible même à concevoir pour les petits anneaux d’ombre.

 

Le Grand Dragon là-haut Voyait, Savait… et il riait, il riait !

 

Alors encore une fois, calmement, il conçut en son coeur un anneau de chair et, sans regret, de nouveau il s’emprisonna dans la petite boîte mortelle.

 

Il savait, par-delà la souffrance, la mort, l’oubli, il savait l’énorme enjeu du temps. Il savait que de lui un jour surgirait la magie transfiguratrice du Verbe : un verbe incarné, tissé dans la substance de chaque petit anneau, un verbe Un et conscient, une fois pour toutes établi sur la terre.

 

Et la grande marche alors se poursuivrait

au milieu des splendides averses…

***

Bio-bibliographie 

 Silvaine Arabo fut professeur de lettres et chef d’établissement scolaire. Elle est née ‒ et vit actuellement ‒ en Charente-Maritime (France). Elle a fait paraître à ce jour 29 recueils de poèmes (publiés pour la plupart chez Editinter, La Bartavelle-Editeur, dans la Collection du Club des Poètes, chez Clapàs, Encres Vives ou encore chez Guy Chambelland…), quatre recueils de Réflexions et Aphorismes et deux essais.

 

Ses textes ont paru dans de nombreuses revues, tant françaises (L’Arbre à Paroles, Arpa, Jalons, Résurrection, Poésie/première (invitée d’honneur), Les cahiers de la rue Ventura (invitée d’honneur), Pages insulaires (invitée d’honneur), Jointure, etc.) tant françaises, donc, qu’étrangères (revue canadienne Arcade (invitée d’honneur), Roumanie, Inde – revue PPHOO). Elle apparaît dans une dizaine d’anthologies contemporaines et sa poésie a été traduite en anglais, espagnol, roumain, hindi, italien et tchèque.

 

En 1997 elle a créé sur Internet un site : Poésie d’hier et d’aujourd’hui, présentant plus de 100 poètes contemporains (aujourd’hui ravagé par la publicité et quasiment illisible…) et, en 2001, la revue « de poésie, d’art et de réflexion » : Saraswati dont elle vient de faire paraître le numéro 12 sur le thème « La poésie hispanique contemporaine » (parmi lesquels Arrabal, Alicia Aza, Luis Mizón et Maria Baeza).

 

Silvaine Arabo conduit parallèlement un travail de plasticienne et a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine, Japon) où elle a remporté plusieurs Prix d’honneur pour ses œuvres. Elle illustre de ses encres les couvertures de la Collection Encres Blanches (Editions Encres Vives) ainsi que les recueils de nombreux poètes.

 

Elle fut directrice littéraire des Editions de l’Atlantique auxquelles elle apporta par ailleurs une contribution administrative bénévole.

Quelques avis…

 

Jean Rousselot évoque la poésie de Silvaine Arabo «…dont le Souffle, écrit-il, transcende les mots, les idées et les choses d’ici. »

Pour Jean-Pierre Rosnay, éditeur et poète :

« Silvaine Arabo est assurément l’une des plus belles et hautes voix de la poésie actuelle. »

Et pour Jean-Marcel Lefebvre, poète et critique :

« Rares sont les poètes contemporains qui font preuve d’un souffle aussi porteur que celui de Silvaine Arabo… On pense à du Saint-John Perse révisé par Jean Grosjean. »

Contact : minu.gati@wanadoo.fr

 

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