Viviane Ciampi/Idée de la poésie XXI

(si j’avais su je serais allée chez le coiffeur)

Viviane Ciampi, qui émet l’Idée de la poésie numéro XXI, habite Gênes, a grandi à Lyon, d’un père toscan, d’une mère française, deux langues à aimer. Si je lis trop vite, volontairement trop vite, ce qu’elle nous écrit, je garde l’idée d’une poésie préexistante au poème, d’une poésie révélée par le poème. Le processus d’écriture suit la sédimentation de traces de la réalité comme autant d’éléments poétiques que le poète saisit par la langue, jusqu’à l’objet poème. Cette idée de la poésie propose donc une définition de la poésie qui n’est pas littéraire -seul le poème est de la littérature- ; la poésie, ici, est de l’ordre du regard, du rapport au monde, me paraît-il… OB

 

Autoportrait (avec du flou)

Elle hésite à donner trop de détails, puisqu’elle elle aime le flou. Mais soit : c’est une femme-enfant qui n’a pas passé l’âge de raison, captant sur un banc les échos du non-sens. Capable de rester des heures sous un arbre nommé olivier, pour rien, pour le plaisir. Ses amis sont des ânes bilingues ; des âmes égarées ; un cheval blanc de Toscane transportant du Chianti ; des hommes et des femmes repus d’incertitudes. Quelquefois, des paysans-philosophes. Elle a cette qualité d’écoute qui consiste à ne pas étrangler les mots des autres. Son cou n’est pas aussi long que la tour de Pise où elle jouait à cache-cache chaque année au mois d’août. Aucune animosité dans sa voix, aucun poison dans ses propos, sauf quand elle croise des constructeurs de murs. Et vous, parlez-lui avec douceur, c’est mieux. Côté survie, la signora mange des quenelles à Lyon et du pistou à Gênes. Plus à Gênes d’ailleurs. Enfance et adolescence dans une longue liste de questions, de déménagements, de langues mélangées. Elle écrit à voix haute car à voix basse elle ne s’entend pas. Elle raconte d’anciens baisers lancés au vif de peu de cœurs mais jusqu’à l’excès, comme une victoire sur le néant. Quand elle parle italien, elle marche avec délicatesse. Quand elle parle français, elle se souvient qu’il ne faut pas prononcer le «  p » du mot « dompteur ». Dans la photo – ça ne se voit pas – mais ses côtes se sont brisées en dégringolant dans les escaliers d’un poète. Elle en déduit que la poésie est dangereuse ; dangereuse aussi pour d’autres raisons. Toujours dans la photo, elle pointe du doigt le soleil qui concentre – mine de rien – ses rayons de mise à mort. Cependant, chaque matin elle prépare en secret tous les éclats de rire du monde.

Idée de la poésie (là on ne rigole point, qu’on se le dise)

La poésie est une question de sédimentation me semble-t-il. Elle existe en nous, elle s’écrit en nous, entre chacun de nous. Puis, c’est le tout puissant révélateur de la langue, la mise en écoute des grandes questions qui nous agitent, la mise en branle des certitudes, la mise à mort du bavardage. Elle renforce la qualité du regard. C’est aussi, un souffle, une jubilation, une pulsion, des expérimentations visuelles et sonores car j’aime écrire et dire au plus près du corps, faire aussi en sorte que la poésie s’éloigne du Tedium vitae et puisse pour quelque instant s’évader du livre, puis y retourner de plus belle quand bon lui semble. Lorsque je suis triste, ou si j’ai mal dormi, ou si j’entends des choses atroces à la radio, je me dis des vers de Dante ou de Baudelaire, intercalant les deux langues puisque j’ai la chance d’être bilingue depuis mon enfance, et voilà que ma journée change comme si j’avais mis la tête sous l’eau froide. Ce qui ne veut pas dire que j’éloigne de moi les problèmes du monde, bien au contraire, j’y puise une énergie nécessaire pour y faire face. Ce matin, à un arrêt d’autobus, il s’est mis à pleuvoir et je n’avais pas de parapluie, ce qui m’ennuyait un peu. Soudain, je me suis souvenue d’un vers de Guy Goffette qui disait « oui, à ce jour neuf jeté dans la corbeille du temps, il pleut ». Là, j’ai pensé à cette pluie comme à un cadeau. Et c’est plein de cadeaux que l’on reçoit grâce à la poésie.
Poème inédit (à lire par l’intérieur des mots) (il n’est pas dit qu’on regarde les spectateurs en lisant)
(leggere dall’interno delle parole) (non è detto che si guardino gli spettatori leggendo)

CIÒ CHE VEDO

Vedo in lingua pezzo di corpo vedo in corpo caduta e rimbalzo vedo in buco getto d’angoscia vedo in sguardo pioggia interiore vedo in cuore colpo di spada vedo in gioia oggetto mentale vedo in giorno di’ una data vedo in voce che tutto tace vedo in uovo segreto dentro vedo in altro specchio dell’uno vedo in parola il vibratorio vedo in dito il sì il no vedo in fieno postura di gallo vedo in aria puntura di cielo vedo in schiena acciaccatura vedo in parte pezzo di pane vedo in paura effetto-vertigine vedo in chiave porta di niente vedo in tutto campo di vacche vedo in lasso il peso del tempo vedo in lama foresta di lacrime vedo in letto una volta ancora vedo in perfetto seni di marmo vedo in castello regina annoiata vedo in scarpa le trincee vedo in papavero buon sangue di cose vedo in assente mistero d’assenza vedo in corda verso di poeta vedo in cippo voglia di marcia vedo in tribù primavera di parola vedo in smorto color di velo vedo in pagina il frequentabile vedo in folla vento di vendetta vedo in maestro dopo di lei vedo in vita vivisezione vedo in alto la bocca d’ombra vedo in fuoco la soluzione vedo in ti vedo che ti vedo e tanta voglia di vedere ancora.

 

CE QUE JE VOIS

Je vois dans langue morceau de corps je vois dans corps chute et rebond  je vois dans trou jet de douleur je vois dans regard pluie intérieure je vois dans cœur le coup d’épée je vois dans joie objet mental je vois dans jour dites une date je vois dans voix que tout se tait je vois dans œuf secret dedans je vois dans l’autre miroir de l’un je vois dans mot le vibratoire je vois dans doigt le oui le non je vois dans foin posture de coq je vois dans air piqûre de ciel je vois dans dos grosse courbature je vois dans part morceau de pain je vois dans peur effet-vertige je vois dans clé porte de rien je vois dans tout prairie de vaches je vois dans laps le poids du temps je vois dans lame forêt de larmes je vois dans lit encore une fois je vois dans parfait des seins de marbre je vois dans château ennui de reine je vois dans chaussure  les tranchées je vois dans coquelicot bon sang des choses je vois dans absent mystère d’absence je vois dans corde vers de poète je vois dans borne désir de marche je vois dans tribu printemps des mots je vois dans morne couleur du voile je vois dans page le fréquentable je vois dans foule vent de vengeance je vois dans maître après vous je vois dans vie vivisection je vois dans haut la bouche d’ombre je vois dans feu la solution je vois dans je vois que je te vois et tellement d’envie de voir encore.

Biobibliographie (soudain, on se rappelle) (car mémoire dépecée)

Poète, traductrice, performeuse, auteur-compositeur-interprète, Viviane Ciampi est née à Lyon d’un père toscan et d’une mère lyonnaise. Elle grandit en se « babélisant » en italien et en français  dans la maison d’une famille d’artistes où vivent parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Son arrière-grand-père, anarchiste,  émigre en France pour fuir le fascisme. Sa mère est danseuse classique ; son père chanteur. Le goût de Viviane pour le verbe se nourrit de l’intérêt de son père pour la parole chantée des poètes, lui qui part dans de longues tournées avec Charles Trenet, en chantant dans la première partie de ses spectacles. Sa passion pour la musique surgit à partir de celle de son grand-père, un nostalgique du pays toscan, qui lui apprend toutefois à se méfier du culte de l’identitaire et lui fait découvrir les grands opéras italiens à la radio. Dans les années 70, elle fait le voyage inverse de ses grands-parents pour vivre en Italie, à Gênes, par amour.
Dans la volonté de repenser la lecture poétique, elle met en espace sonore ses poèmes se servant de bruitage, de sa voix chantée, murmurée, démultipliée ou en échos stratifiés.

https://progettogeum.org/shared/geum/02-Le-Ore.mp3
https://progettogeum.org/shared/geum/03-L-Orizzonte.mp3
https://progettogeum.org/shared/geum/Viviane-Ciampi-Tra-V2.mp3
Fréquente volontiers l’insomnie poétique qui lui permet d’écrire nombre de livres plus ‘littéraires’. Le dernier en date est D’aria e di terra (Ed. Fili  d’aquilone, 2016, Rome), ainsi qu’une anthologie des poètes du Québec aux mêmes éditions. Elle a traduit un florilège des poèmes de Alda Merini pour « Inuit dans la Jungle » revue annuelle de Jacques Darras et Jean Portante (Ed. Le Castor Astral).
Parmi les poètes français traduits en italien : Jacques Darras, Bernard Noël, Patrick Dubost, Dominique Sorrente, Ariane Dreyfus, Patricio Sanchez, Jacques Rebotier, Edith Azam, Michel Thion, Bruno Geneste et Paul Sanda.
Elle chante et écrit des chansons hors des modes et hors du temps, (paroles et musiques) en italien
https://www.youtube.com/watch?v=WIMuKYPROlU aussi bien qu’en français.
Dernièrement elle a mis en musique  « La fontaine de sang » de Baudelaire
https://www.youtube.com/watch?v=K1-atS9vZko
Rédactrice en particulier dans www.filidaquilone.it et www.progettogeum.org
Elle fréquente régulièrement les festivals poétiques dont le Festival International de Poésie de Gênes « Parolespalancate » de Claudio Pozzani (elle fait partie depuis 20 ans de l’équipe des traducteurs et présentateurs), « Altramarea » à Tellaro, Le Printemps des Poètes, Rencontres des Suds et Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée. Après avoir été poète invitée a Voix Vives en 2014 dans les éditions de Sète, Gênes, Sidi Bou Saïd et Savona, elle rejoint l’équipe des animateurs et traducteurs de Voix Vives à Sète, en 2015.  Prix littéraires, revues… allez, on ne va pas faire plus long !
viviane.c@alice.it  (ne m’envoyez pas de livres, je ne sais plus où les mettre).
https://www.facebook.com/viviane.ciampi  (pour les curieux et ceux qui n’ont rien à faire).

 

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